Bruce Springsteen et le E Street Band à Paris : Made In France

Bruce Springsteen et Max Weinberg. Photo Creative Commons.

PARIS – Les lumières s’éteignent, la foule hurle, mais ce n’est pas Bruce Springsteen qui se pointe. Dans le faisceau de lumière, on reconnaît Roy Bittan et Charles Giordano, accordéons en mains. Quelques notes…. Oui, c’est bien La vie en rose. Plus qu’un clin d’œil… Un 4 juillet, ça voulait dire que tout pouvait arriver. Et tout est arrivé. Deux soirs durant.

Par Philippe Rezzonico

Ça aura justement duré sept heures au total, cette escale de deux soirs de la tournée Wrecking Ball au Palais omnisport de Paris-Bercy : 3h23 le premier et 3h37 le deuxième. Des amateurs ont chronométré ça à la seconde près… À ce stade, ce ne sont même plus des shows marathons. Un marathonien gagne généralement sa course en deux heures et des poussières.

C’est qu’il était attendu ce doublé. Parce qu’il s’agit du dernier droit de la tournée européenne de Springsteen qui s’est transformé en livre des records avec des shows franchissant la barrière des 3h30 minutes, parce que l’escale parisienne était l’une des rares à présenter des spectacles en aréna et non pas dans un stade, et parce que tous les fans savent qu’un doublé du Boss dans une même ville est synonyme d’inattendu.

Cela a même commencé avant le spectacle. Un présentateur est venu annoncer qu’il pourrait y avoir un problème en ce 4 juillet. Plusieurs fois dans la journée, notamment durant les tests de son, le Palais omnisport a été privé de courant. Le monsieur nous a dit de na pas nous en faire si ça arrivait et qu’on allait peut-être devoir interrompre la performance, le cas échant.

De sueur et de musique

Rien de tout cela ne s’est produit, mais la foule a payé la facture de sa sueur. En cette journée avec un mercure de 28 centigrades et un taux d’humidité de 100 pour cent dans la capitale, quelqu’un a visiblement décidé de couper la climatisation. Ça nous a évité la panne, mais comme Bruce qui dégouline de sueur après trois chansons, après une demi-heure, tous les fans qui chantaient et dansaient sans arrêt étaient trempés, eux aussi.

Rien d’inattendu avec l’ouverture toutefois, We Take Care of Our Own, Wrecking Ball et l’explosive Badlands ouvrant le programme, comme ce fut le cas dans plus de 80 pour cent des spectacles depuis le début de la tournée en mars.

Cela dit, pour avoir vu les virées de East Rutherford, New York et Albany au printemps, ce triplé démontrait à quel point ce E Street Band désormais formé de 16 musiciens avait atteint un niveau de cohésion encore supérieur.

Sur ce point, Spirit In the Night fut révélatrice. Jouée après My City of Ruins, son introduction baigne désormais dans les mêmes effluves gospel et spiritual, et ce, pendant plusieurs minutes avant qu’elle prenne son envol traditionnel. Relecture, ici.

Les demandes spéciales

Le retour en Europe marque aussi un retour plus marqué des demandes des fans qui ramènent leurs affiches. The E Street Shuffle fut une demande spéciale. Orchestrée avec la section de cuivres, elle fut similaire à la version de 1973 et aussi étoffée que lorsqu’elle fut jouée avec cordes et cuivres au Madison Square Garden en novembre 2009, quand Springsteen a livré intégralement l’album The Wild The Innocent & the E Street Shuffle.

Et c’est là que tout à basculé…

Après une interprétation pimpante, la foule s’est mise à chanter la mélodie comme elle le fait parfois pour Badlands, devant un Springsteen stupéfait. Fallait voir sa tête… Le Boss avait déjà pris sa guitare pour la chanson suivante quand il l’a déposée, repris la précédente, et relancé la finale de E Street Shuffle. En quatre décennies, je n’avais jamais vu ça.

Autre coup de cœur immédiat tout de suite après avec la livraison de 4th of July, Asbury Park (Sandy), elle aussi, une demande spéciale.  La chanson la plus emblématique – à mes yeux – du New Jersey et de la jeunesse de Springteen…. Le boardwalk, le Convention Hall, la plage, la boutique de Madame Marie… Toute l’imagerie du E Street Band des débuts transposée au cœur de la Ville-lumière. Sublime. D’autant plus que l’on venait d’entendre en succession trois chansons qui datent d’avant la parution de l’album Born To Run. Rare, ça.

Après une poignante Jack of All Trades, retour instantané au milieu des années 1970 avec l’explosive Because the Night, propulsée par la guitare de Nils Lofgren. Pas le temps de reprendre son souffle après coup : les premières mesures de Darkness On the Edge of Town se font entendre alors que la foule hurle encore. Je me pince. Nous sommes dans une tournée de grands succès sans le savoir?

Cuivres pétaradants

Et Johnny 99 avec toute la section de cuivres qui vient à l’avant-scène… Et Darlington County qui se pointe avec sa phrase : «Me and Wayne on the fourth of July» appuyée par la foule. Du gros, gros plaisir. Puis, une demi-heure plus tard, alors que tout le monde doit boire des hectolitres de bière dans le vieil amphithéâtre où il fait largement plus de 30 Celsius, Bruce prend la place de Roy aux ivoires et nous offre une version piano-voix de Independance Day. On aurait – presque – entendu voler une mouche. Le prix du billet d’entrée, il était là.

N’importe quel fan fini de Springsteen était alors comblé, mais quand l’harmonica a annoncé The River, pas loin de 20, 000 spectateurs ont eu un orgasme collectif. Fallait entendre la réaction à la fin de la chanson…

Entre tout ça, Springsteen buvait de l’eau à la pinte et il a au moins amené deux douzaines de verres aux fans dans la fosse. Fans qui ont dû camper près de 48 heures devant le Palais omnisports pour être à cette place privilégiée. Contrairement à l’Amérique du Nord où il y a un tirage pour les billets du parterre qui rend futile la nécessité d’arriver si tôt, en Europe, ça se passe comme si on était en 1979. Premier arrivé, premier entré.

Quand le E Street Band a tiré sa révérence après un rappel de 55 minutes qui comprenait Born In the U.S.A. offerte en guise d’amitié « pour la France » et Americain Land – quatrième chanson liée au 4 juillet – , tous sont repartis en se disant que ça allait être forcément inférieur le lendemain. Erreur.

LE show de la tournée

Inférieur, ça restait à démontrer en ce début de soirée du 5 juillet, mais différent : ça, oui ! Pas trop d’étonnement avec une ouverture avec The Ties That Bind, sinon que le groupe est monté sur scène à 21 heures plus tôt que 20h30. On se disait simplement qu’on allait avoir trois heures de show.

Mais quand le E Street Band a enchaîné avec une version dynamitée de No Surrender, là, il y a eu comme un doute. Comme il l’avait fait lors du deuxième soir de la tournée Magic à Mansfield (près de Boston) en 2007, Springsteen a fait voler en éclats toute la structure de sa sélection de chansons. Pour vrai…

Les six premiers titres de la soirée n’avaient pas été joués la veille et certains étaient imprévisibles : Two Hearts, avec la complicité entre Bruce et Steve, qui n’a presque pas été jouée depuis la virée des retrouvailles 1999-2000 ; Downbound Train, ressortie des boules à mites en 2009 quand le E Street jouait l’intégrale de l’album Born In the U.S.A., insérée à la quatrième position. Pardon ?! Le tout suivi par une Candy’s Room déchaînée. Là, plus personne ne savait où l’on s’en allait et même les amateurs les plus assidus tombaient à la renverse à chaque nouveau titre.

Personne n’est plus tombé que moi quand les premières notes de Something in the Night se sont fait entendre. Rareté des raretés de l’album Darkness.., elle n’avait pas été jouée depuis 2000 ans avant l’intégrale des shows de 2009. Je n’avais jamais entendu en spectacle cette chanson grandiose où Springsteen semble adresser une homélie au ciel.

Raz-de-marée

Et là, tout a déferlé : Spirit In the Night, comme la veille, oui, mais pas comme la veille. Cette fois, Springsteen a tiré Jake Clemons – le neveu de Clarence qui lui succède au saxophone – de l’arrière-scène pour un passage lent et presque susurré aux fans de la première rangée. Du tonnerre. La chimie entre le Boss et le neveu de son frère de sang n’avait encore jamais été si évidente. Jake ne tentait pas de refaire ce que son oncle faisait. Il faisait du Jake Clemons.

La rarissime et épique Incident On 57th Street a aussi été interprétée par tout le groupe, par opposition à la livraison piano-voix plus courante de Bruce. On avait oublié à quel point cette chanson pouvait être grandiose lorsque interprétée par un tel band. Et Because the Night – encore plus forte que la veille – suivie par une She’s the One à faire trembler le tout Paris. Les visages et les cris des spectateurs étaient révélateurs : tous croyaient rêver et ne voulaient pas se réveiller.

Enchaînement avec Working on the Highway, tranchante comme rarement vue… Et I’m Going Down. Folie totale ! Les Parisiens et les Européens sont, en général, plus accros aux Bruce des années 1980. Là, ils n’en pouvaient plus.

Le temps suspendu

Comme la veille, Springsteen reprend place au piano. Laquelle, cette fois? Après une phrase, les purs et durs avaient reconnu For You. Environ quatre minutes de silence total et même effet que Independance Day la veille. Mais cette fois, c’est le piano qui annonce la suivante: Racing in The Street, qui fait chavirer les cœurs et les âmes.

Je ne vais même pas tenter de trouver un qualificatif pour résumer ça… Mmm… Si, quand même. Foudroyés, les amateurs… Roy a bien dû tenir la chanson sur ses épaules durant cinq ou six minutes dans le crescendo final. Pendant un bon quart d’heure, le temps a été suspendu dans Paris-Bercy.

Rendu là, Bruce et ses copains auraient pu nous jouer Au clair de la lune, nous aurions applaudi. En fait, Roy et Charles l’avaient joué en ouverture (instrumentale), deux heures et demie plus tôt.

Rappel déflagration

Springsteen a aussi livré un monologue touchant à sa mère – présente sur place -, en guise d’introduction à We Are Alive. C’était de l’ordre de l’introduction des années 1980 avant The River, quand Bruce parlait de sa relation avec son père. Cette chanson fut le signal de départ d’un rappel pas loin d’être mythique.

Les chants de liesse durant Thunder Road, l’habituelle folie générée par Born To Run, la frénésie totale liée à Glory Days, la pas prévue Seven Night To Rock dont le rockabilly transforme Paris-Bercy en un spectacle de Johnny Hallyday, mouture 1964. Et Bruce qui invite sa fille Jessica – membre de l’équipe américaine d’équitation qui sera participante aux Jeux olympiques de Londres – à danser avec lui durant Dancing in the Dark. Ne manquait que Rosalita.

J’ai regardé l’heure et je savais que j’allais rater le dernier métro. (Je l’ai effectivement raté). Pas grave. Dix minutes de Dancing…, au moins autant de Tenth Avenue Frezze-Out et tous les Français et les nombreux étrangers (Italiens, Espagnols, Néerlandais, Allemands) sont sortis de Bercy en chantant Cocorico in the U.S.A. ou Born in France, selon leur allégeance.