FIJM 2014: Keith Jarrett, la rédemption

Keith Jarrett: intense et chaleureux. Mémorable. Photo courtoisie FIJM

La mention affichée était sans équivoque: « Aucun retardataire ne sera admis avant l’entracte. » Le hic, c’est qu’à 19h50, samedi soir, environ la moitié des gens qui venaient assister au récital de Keith Jarrett à la Maison symphonique faisaient encore la queue à l’entrée de la Place des Arts.

Par Philippe Rezzonico

Remarquez, c’était dans le même ton du courriel remis aux journalistes avant le spectacle. Il était impératif d’arriver avant 20 heures. Aucun problème avec ça, c’est comme au théâtre. Là où j’ai sursauté, c’est avec l’ajout qui mentionnait qu’aucun d’entre nous n’avait le droit de sortir AVANT l’entracte. Keith Jarrett va décider de mon horaire de festival? Je voudrais bien voir ça. Je me disais qu’il avait besoin d’être bon, le Keith…

C’est finalement à 20h12 minutes que le vice-président et directeur artistique du FIJM, André Ménard, est venu expliquer que le spectacle était enregistré, que le pianiste avait besoin de toute sa concentration en raison de la proposition musicale (entièrement improvisée), qu’il fallait fermer les cellulaires (bien d’accord), qu’il ne fallait pas prendre de photos (toujours d’accord) et qu’il ne fallait pas tousser (ben voyons…). Heureusement, Keith Jarrett nous permettait de respirer. Ouf.

À 20h15, Jarrett, tout de noir vêtu, s’amène sous un tonnerre d’applaudissements. Il regarde la foule, sourit, joint les deux mains, salue et s’installe. Pause… Et il part en lançant en l’air une jolie mélodie d’allégeance pop sur un tempo soutenu, il se lève de son siège, bat la mesure avec son pied, offre quelques contorsions et nous charme durant cinq minutes, avant de mettre un terme à la composition en laissant retomber son bras droit le long de son corps, un genre de marque de commerce.

Applaudissements. Jarrett se lève, enlève ses lunettes, se dirige vers le micro à quelques pas de là et déclare : « D’habitude, j’amorce mes récitals avec quelque chose d’abstrait. Et il est difficile de faire de l’abstrait après ça. Si la prochaine pièce est plus… difficile, je n’y peux rien. »

Partagé entre l’humour grinçant et la potentielle menace, nous voyons le pianiste retourner vers son tabouret et amorcer une composition lente, sombre, où la quête de recherche est nettement plus évidente que la précédente et où une note semble-t-il lui donner du fil à retordre. Il va demander l’accordeur? Non. Heureusement, ce n’est qu’à l’entracte que ce dernier va venir réajuster celui des trois Steinway qui ont été réservés pour le récital.

Danser sur les ivoires

Durant une heure et demie d’une prestation scindée par un entracte, Jarrett va livrer un récital où les variations seront presque aussi marquées que les styles. Nous avons eu droit à des danses sur les ivoires empreintes de légèreté, des segments d’une virtuosité inouïe, des morceaux pleins d’introspection, des compositions charpentées sur des mélodies belles à pleurer, des motifs bien repérables et la voix de Jarrett qui, parfois, survole ses quêtes pianistiques.

Celui qui peut improviser sur un même thème durant 20 ou 30 minutes a surpris quelque peu en bâtissant des constructions musicales dont la durée n’excédait guère les cinq ou six minutes, montre en mains.

Très souvent, le pianiste de musique classique a eu le dessus sur le pianiste de jazz, comme si Jarrett ne pouvait résister à la tentation d’explorer cette avenue dans cette salle taillée sur mesure pour les orchestres. Il a d’ailleurs fait bien rigoler en incitant la foule à poursuivre les applaudissements, afin de rajouter qu’il n’avait jamais dirigé un orchestre.

La fluidité et la touche de sa main droite ne sont pas loin d’être phénoménales pour un pianiste de 69 ans. Plusieurs fois, nous percevions les motifs récurrents soutenus par la main gauche de Jarrett, tandis que sa droite nous livrait un bouquet d’étincelles.

Mais par-dessus tout, le pianiste affichait un réel plaisir et il le faisait sentir à la foule entre ses rituels (eau, pauses, lunettes) avec ses commentaires. Après 75 minutes, Jarrett a pris la direction des coulisses afin de revenir sous un tonnerre de bravos.

Trois rappels

Au retour, il fait une autre blague pour souligner qu’il serait revenu de tout façon. Ce type est bien le même qui avait quitté la scène au rappel en 2010 après qu’un spectateur ait pris une photo? On nous l’a changé, ma parole…

Après un autre morceau paré d’une mélodie d’un lyrisme exquis, retour en coulisses. Il revient? Mais oui. Et alors qu’il salue avec chaleur, nous voyons le gros flash de l’appareil-photo d’un spectateur placé à l’arrière la scène. Je retiens mon souffle. Jarrett a-t-il vu le reflet dans ses lunettes? Vraisemblablement pas, quand il s’installe de nouveau devants ses ivoires.

Un type hurle : « We love you!!! »

Réponse du pianiste : « Vous êtes sûrement celui qui l’a crié le plus fort », sourire en coin.

Et on repart sur une improvisation de facture classique parsemée d’une explosion de notes multicolores. Nous sommes proches du sublime.

Retour en coulisses. Applaudissements tonitruants. Jarrett revient. Salue. Il ressort. Il revient. Et il s’installe de nouveau au piano. Grande clameur dans la foule.

Jarrett fait semblant de refermer le piano. L’assistance réagit.

« In your wildess dreams », lance-t-il. Keith Jarrett qui plaisante avec la foule? Je suis sans mots… Et il nous gratifie d’un dernier morceau. Splendide.

C’est le délire. La Maison symphonique résonne et tremble de toutes parts. Jarrett sourit trois fois plutôt qu’une. Il aura été suffisamment créatif pour assouvir les puristes et les connaisseurs, tout en offrant amplement de mouvements rythmiques vibrants et d’harmonies accrocheuses pour rendre son art accessible auprès de ceux qui ne l’avaient jamais vu. Sans être sans reproche, bien sûr, ce qui est impensable dans un tel contexte d’improvisation.

Et en plus, Keith s’est fait pardonner ses écarts des dernières années. On souhaite qu’il ait aimé sa soirée au point de graver pour la postérité le récital de samedi. On aimerait bien avoir notre « Köln Concert » bien à nous.