FIJM, Jour 4: de Memphis à Paris, rappels inclus

Boz Scaggs: en forme, en voix et généreux en plus. Photo ULB/Courtoisie FIJM

Après les pointures jazz vues lors des trois premiers jours du FIJM, une petite incartade était permise vers d’autres pâturages sonores dimanche soir et Boz Scaggs était tout désigné.

Par Philippe Rezzonico

C’est qu’il est excellent, Memphis, le récent disque de Scaggs, un album farci de reprises d’une autre époque qui conviennent parfaitement à la voix de l’Américain. D’autant plus que Scaggs était dans une forme supérieure à ce qu’il avait affiché dans le théâtre Maisonneuve il y a trois ans.

Aminci et visiblement ragaillardi de son récent succès, l’auteur-compositeur et interprète a tôt fait de nous mettre dans l’ambiance adéquate avec une Running Blues colorée de couches de Hammond B-3 bien chaudes. On se sentait dans les états du Sud, un peu comme le mercure le laissait – enfin – présager sur Montréal.

Dry Spell, nappée de notes extraites d’un mélodica, nous a fait le même effet, mais c’est vraiment Rainy Night in Georgia, popularisée par Brook Benton, qui a fait mouche. Cette fois, on sentait presque le gazon humide. Du bonbon.

Miss Monet

Avec sa voix blue-eyed soul, Scaggs peut encore défendre ses classiques avec facilité. Georgia, avec son tempo accéléré et sa ligne de saxophone, tout comme Miss Sun, partagée avec sa choriste Miss Monet, ont été à la hauteur.

C’est là que Scaggs a laissé le plancher à Miss Monet, une afro-américaine à la voix porteuse qui a harangué la foule du théâtre Maisonneuve avant de livrer un pot-pourri de remerciements. En fait, avant d’enchaîner Thank You (Falettinme Be Mice Elf Again), de Sly and the Familly Stone, et I Thank You, qui ont provoqué un incendie.

Pas question de refroidir la foule qui est debout. Scaggs fait impasse sur la magnifique Harbour Lights prévue au programme pour poursuivre avec l’incontournable et rassembleuse Lowdown qui précédera une Lido Shuffle qui a dû rassasier tous les vieux auditeurs de CHOM FM.

La dame a ma gauche trouvait que le rappel s’amorçait bien vite, après seulement 70 minutes de concert. Elle ne savait peut-être pas qu’après une solide What Can I Say, le classique Loan Me a Dime, dédié au légendaire chanteur blues Bobby Bland récemment décédé, allait durer près de 15 minutes avec des solos de guitare, de piano, d’orgue, etc.

Boz Scaggs n’a certes pas perdu sa touche à la guitare. Photo ULB/Courtoisie FIJM

Et là, première surprise… Face à la salle où tout le monde était debout, Scaggs s’approche de son bassiste et discute le coup. En guise de troisième rappel vraiment pas prévu au programme, l’artiste sort des boules à mites Sick and Tired, de Fats Domino, jouée en mode blues. Impeccable finale, dans le contexte.

Les musiciens sortent, mais la foule continue d’applaudir. Les lumières ne se rallument pas et Scaggs et son groupe reviennent pour un autre rappel. L’Américain explique qu’il avait répété la chanson en après-midi, qu’elle était incluse au programme, mais que le groupe l’a escamoté, parce que pas insérée à la bonne place dans la sélection de la soirée.

« Mais comme l’acoustique était si bonne cette après-midi dans cette salle, que la chanson donne l’occasion à tous les musiciens de s’illustrer et que nous avons du plaisir, on va vous la faire maintenant, même si c’est curieux d’abaisser le mercure en fin de spectacle.

Pas besoin de t’excuser, Boz. La livraison de Harbour Lights était absolument magnifique. Un concert impeccable et un vrai de vrai rappel. Que demander de plus?

Notre homme Jacky

Peut-être bien un concert en trio du pianiste français Jacky Terrasson, à bien y penser… Surtout dans la salle du Gèsu qui nous réserve à tous les ans des moments de grâce.

On a quand même pu profiter du dernier quart d’heure de l’Orchestre national de jazz d’Écosse sur la place des Festivals en se dirigeant vers le Gesù.

Musiciens en costards de soirée, alignement similaire aux grands orchestres d’Ellington, Dorsey et compagnie, cuivres pétaradants : ça rentrait au poste devant une marée humaine qui, peut-être comme moi, se demandait depuis quand on n’avait pas entendu du jazz « pur » sur la plus grande scène extérieure du FIJM. Savoureux.

Dans la salle intime de l’église de la rue De Bleury, Terrasson était accompagné du contrebassiste Ben Williams et du batteur Justin Faulkner et le trio a rapidement fait comprendre qu’il était là pour avoir autant de plaisir que les spectateurs.

Jacky Terrasson: la touche singulière. Photo Denis Alix/Courtoisie FIJM

Terrasson, pianiste de son état, est une curieuse bête de scène. S’il ne marche pas sur ses ivoires comme peut le faire un Jamie Cullum, il s’en sert d’une façon atypique. Avec son doigté très singulier, le pianiste joue parfois à deux doigts, un peu comme un secrétaire qui ne maîtriserait pas la touche du clavier d’un ordinateur. Il n’en est rien, bien sûr, car Terrasson peut, l’instant d’après, devenir le plus délicat des pianistes avec un touché léger et minimaliste.

Cette variante de toucher s’applique tout autant son approche musicale. Avec Terrasson, on passe des coups de tonnerre, des grandes pulsions et des accords plaqués à des comptines sensibles ou des berceuses touchantes en une fraction de seconde.

Revisiter les époques

Fidèle à sa discographie où il reprend des tas de chansons populaires, Terrasson a passé la soirée à improviser autour d’œuvres de toutes les époques et de tous les genres. Durant les 20 premières minutes, il a revisité tant dans le fond que la forme la légendaire Besame Mucho, dont le motif mélodique revenait aux cinq minutes, parfois, sur un tempo différent de la fois précédente.

Généralement assis devant son piano et gigotant sans cesse sur son tabouret, Terrasson passe parfois au petit orgue pour varier les tonalités. À ses côtés, William et Faulkner sont impeccables avec leurs accompagnements rythmiques.

Plaisir partagé entre le pianiste et son public. Photo Denis Alix/Courtoisie FIJM

On vague ainsi en eaux calmes, puis, on accélère le tempo et on bondit sur les variations de Beat It, avec de replonger dans un univers plus langoureux sur lequel la mélodie de Smoke Gets Into Your Eyes nous séduit.

Le trio s’épivarde ainsi dans toutes les directions, non sans que le meneur de jeu ne nous rappelle ses origines avec des clins d’œil à Que reste-il de nos amours? et La Javanaise, dernière référence de ce spectacle qui, lui aussi, aura eu droit à un second rappel pas prévu arraché par les applaudissements de la foule conquise.