Neil Sedaka: le grand oublié Américain

Neil Sedaka/YouTube

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WATERLOO, New York – Elvis Presley, Frank Sinatra, Connie Francis, Carol King, Captain & Tennille, The Carpenters, Lou Rawls, Elton John, Cher, Rosemary Clooney, Peggy Lee, Neil Diamond, Frankie Valli, Petula Clark et même The Simpsons… Tous et toutes… Plus d’une vingtaine, en fait, ont défilé sur l’écran lors des 5 premières minutes du concert de Neil Sedaka, vendredi soir, au del Lago Casino.

Par Philippe Rezzonico

Tous et toutes en interprétant une chanson de l’auteur-compositeur et interprète américain souvent oublié quand vient le temps de parler des auteurs marquants de la pop américaine. Neil Sedaka a pourtant vendu plus de 40 millions de disques de 1958 à 1963 et il a fait l’un des plus remarquables retour de l’histoire de la musique dans les années 1970.

En fait, quand je dis « oublié », c’est par des gens comme nous. C’est normal. À quand remonte son dernier passage au Québec? Je n’en ai aucune idée. Et dans ce cas, ça chiffre souvent en décennies.

Dans son pays, le public cible de Sedaka a beau être de son âge – jamais vu autant de cannes à un concert -, il a rempli les 2400 places du casino dont je parlais plus haut. Le site n’est pourtant pas exactement situé au cœur de l’état de New York, mais quelque part dans un coin perdu sous les Grands Lacs, où la quantité de neige tombée la nuit précédente et le froid de canard rivalisaient avec ce que l’on a connu vendredi matin.

Après le défilé de vedettes sur écran, Sedaka s’est amené d’un pas lent mais encore assuré vers son piano qui a fait entendre les premières mesures de One More Ride On the Merry Go-Round, écrite par Sedeka et son partenaire d’écriture du Brill Building, Howard Greenfield, et notamment enregistrée par Peggy Lee en 1970.

Enchaînement illico avec une version vaguement funky de Bad Blood, succès no. 1 de 1975 paru sur l’étiquette de disque d’Elton John qui avait relancé l’Américain au milieu des années 1970. Elton est d’ailleurs un choriste non-crédité sur la version disque de la chanson des années 1970.

« Quand j’étais jeune, j’ai écrit une chanson pour une jeune fille nommée Carol Klein. Elle a ensuite changé son nom pour… Carole King. »

Et Sedeka qui enchaîne avec l’immortelle intro aux ivoires. Et avec uniquement sa choriste Jennifer Somo pour l’appuyer, de lancer le : « Oh Carol! » dans la même clé qu’il y a bientôt 60 ans. O.K. Peut-être un ton de moins.. Électro-choc total pour le seul Québécois dans la salle qui espérait entendre ça depuis l’achat d’un vinyle importé d’Angleterre de Sedaka en 1977. Quarante années d’attente qui en ont valu la peine.

Si vous doutez de ce que j’avance, voici la même séquence, le mois dernier à Londres.

Le Brill Building, du départ d’Elvis pour l’armée jusqu’à l’arrivée de l’invasion britannique, c’était le lieu de travail des duos Sedaka et Greenfield, Carole King et Gerry Coffin, Burt Bacharah et Hal David, Ellie Greenfield et Jeff Barry, ainsi que la niche de Doc Pomus, Bobby Darin… Bref, l’épicentre de l’écriture musicale pop américaine de 1958 à 1963.

De cette période, Sedaka a interprété son premier succès chez RCA, The Diary, inspiré du journal personnel de Connie Francis que cette dernière refusait de lui laisser lire, Happy Birthday Sweet Sixteen, Next Door To An Angel, Breaking Up Is Hard To Do et l’incontournable Calendar Girl. Il a même ajouté à cette séquence Where The Boys Are, composée à l’intention de Francis, la seule chanson qu’il a intentionnellement composée pour quelqu’un autre en 65 ans de carrière.

Ça, bien sûr, c’est la portion que tout le monde se souvient de Sedaka. Les années « teen idol ». Les années de gloire. Les titres emblématiques. Comme Diana, Lonely Boy et Put Your Head On My Shoulder pour Paul Anka. Comparons des artistes similaires et de la même période.

Ce dont on ne se souvient plus, c’est la suite. Le retour durant les années 1970. Entendre The Hungry Years, que Sinatra a lui-même interprétée en spectacle devant Sedeka, s’est essentiellement découvrir un petit trésor du passé. Écouter Solitaire, que j’ai connue par l’entremise d’Elvis, mais qui fut aussi un succès pour The Carpenters, c’est mesurer qu’une grande chanson demeure une grande chanson, peu importe qui est le grand interprète. Et que dire The Laughter In the Rain, LA chanson qui a signifié le retour au sommet des palmarès en 1974. De toute beauté.

Et quand Sedaka se sert de Love Will Keep Us Together, une autre de ses chansons qui est devenue un numéro 1, cette fois, pour Captain & Tennille, afin d’expliquer comment il compose, on est dans l’ordre de la master class.

Tout ça, entrecoupé de relectures de Should Have Never Let You Go, en duo avec sa choriste, et de chansons plus récentes telles Do You Remember et la très jolie, I Do It For the Applause, avec mises en situation et anecdotes.

Pianiste de formation classique, Sedeka se fend même de la Valse minute, de Chopin, avant de reprendre Breaking Up Is Hard To Do, en version lente et jazzy. Les deux versions, l’originale de 1962 et la seconde, de 1975, ont atteint les sommets des palmarès. Aucun autre artiste n’a réussi un tel exploit avec deux versions distinctes. Chubby Checker l’a fait, mais avec la même version de la chanson The Twist, à des époques différentes (années 1960 et 1980)

Quand Sedaka a bouclé ses 90 minutes de prestation avec That’s When The Music Takes Me, je me suis dit que le déplacement (470 kilomètres de route) en avait valu royalement la peine. Et que j’allais chanter toutes ces chansons de légende dans la bagnole lors du retour en me disant que je l’ai ai enfin entendues sur scène.

 

 

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