Paul Anka: son histoire, ses succès et sa manière

Paul Anka: plus de deux heures de prestation pour survoler 55 ans de carrière. Photo courtoisie.

La Place des Arts, qui célèbre cette année son 50e anniversaire, accueillait dimanche soir un artiste qui était une vedette internationale bien avant le premier concert inaugural présenté en 1963. Et avec ses tubes immortels, ses classiques écrits pour d’autres et ses influences, Paul Anka a démontré qu’il avait toujours la voix et le feu après 55 ans de carrière.

Par Philippe Rezzonico

Il existe bien peu d’artistes en activité qui ont amorcé leur carrière dans les années 1950 qui peuvent encore assurer comme le monsieur né à Ottawa il y a 71 ans, même si on lui en donne 15 de moins à le voir chanter, danser, improviser et haranguer les spectateurs comme il l’a fait durant plus de deux heures.

Et ce qu’il y a de bien avec des artistes comme Anka qui ont vu, connu et côtoyé les autres grands contemporains, c’est que les potes font partie du tour de chant. Dans le cas d’Anka, c’est d’autant plus normal en raison de la quantité impressionnante de chansons à succès écrites ou composées pour ses pairs.

Dimanche, dans le théâtre Maisonneuve rempli à ras-bord, il y avait en premier lieu le teen idol, celui qui faisait craquer les jeunes filles à la même époque d’Elvis. Celles-là, désormais femmes d’âge mûr, n’ont pas été déçues.

Après quelques mesures instrumentales, les musiciens (piano, guitare, basse, batterie, claviers, percussions et section de huit cuivres) ont lancé Diana à fond la caisse au moment où Anka a fait son entrée du fond de la salle avant d’aller se placer en plein milieu du parterre, comme il le fait depuis des années. La foule ne s’est pas fait prier pour chanter… Que dis-je, pour hurler le refrain à tu tête, au plus grand plaisir de l’artiste.

Anka adore partager ses plus gros tubes de jeunesse avec ce public dont bien des membres étaient des jeunots, comme lui, au tournant des années 1950 et 1960.

Diana, en ouverture, donc, mais aussi Put Your Head On My Shoulder, Puppy Love, Lonely Boy, My Home Town et Eso Beso (That Kiss!), alignés comme des soldats au défilé en milieu de spectacle, ont eu droit à ce traitement bain de foule, durant lequel Anka se promène au parterre, monte sur un tabouret (il n’est pas grand), danse avec les dames (une dénommée Louise a été comblée durant Put Your Head On My Shoulder) et fait chanter son public, quitte à ce que ça mène à des résultats discutables.

Cela dit, c’est toujours impressionnant de voir des sexagénaires s’exciter au parterre comme si nous étions à un spectacle du groupe adolescent One Direction.

Formidables interprétations

Anka s’est toutefois bien gardé de transformer en karaoké certains de ses succès qui demandent des arrangements sophistiqués et une voix porteuse. (All of A Sudden) My Heart Sings était impeccable avec son enveloppe plus mélodramatique que pop et Tonight My Love, Tonight, très légèrement « bossa », se voulait le chef d’œuvre d’arrangements de la soirée. Du tonnerre. Quant à You Are My Destiny, Anka l’envoie dans la stratosphère comme à ses 18 ans, soutenu par une envolée de cuivres pétaradants. Impressionnant.

Conteur hors-pair, charmeur, Anka est un pur produit de l’école de Las Vegas, là où il s’est retrouvé alors qu’il n’avait pas 20 ans, quand le Rat Pack (Sinatra, Martin, Davis jr et compagnie) écumait la ville du jeu. Ça se mesure à tous les niveaux de son spectacle qui change de ton à mesure qu’il change de registre.

Il livre ainsi la Mack the Knife, de Bobby Darin, avec fougue, mais il est tout en douceur pour interpréter (You’re) Having My Baby. Il transforme le théâtre Maisonneuve en piste de danse avec She’s A Lady qu’il a écrite pour Tom Jones, mais il chante tout en retenue la splendide Do I Love You, lors d’un rare passage au piano.

L’ambiance change du tout au tout quand Anka s’installe à l’avant de la scène avec ses musiciens, guitare à la main, pour expliquer qui lui a offert sa première six cordes. S’ensuit l’interprétation de It Dosen’t Matter Anymore écrite pour Buddy Holly quelque temps avant l’écrasement d’avion de 1959. Ce bivouac à saveur country sera l’occasion d’enchaîner Oh Lonesome Me, de Don Gibson, et Bye Bye Love, des Everly Brothers, des titres visiblement chers au cœur de l’artiste.

Sur ce plan, il n’y a probablement aucune chanson qu’Anka n’a interprété avec plus de plaisir que In the Still of The Night (The Five Satins), après avoir expliqué comment le doo-wop était une partie essentielle de l’univers musical des années 1950. Livraison fa-bu-leu-se, s’il en est une.

Avec Sammy

C’est par l’entremise que la vidéo qu’on a goûté à The Times of Your Life, composée à l’origine pour les besoins d’une publicité pour Kodak, où l’on voit le jeune Paul au bras des filles, au Ed Sullivan Show et posant avec les Beatles, Elvis, Pat Boone, Tom Jones et Sinatra. C’est également par le biais de la vidéo qu’il partage I’m Not Anyone avec Sammy Davis jr., un hymne à la liberté qu’il avait offert à son copain du Rat Pack. Gros effet.

Monsieur généreux, Anka se lance même dans Ogni Volta, l’un de ses gros succès interprétés en italien, après qu’un spectateur au balcon ait crié sans arrêt pour l’obtenir. Pas prévue au programme? Pas d’arrangements sous la main? Pas grave.

Anka demande à son guitariste une ligne digne d’une mandoline, le pianiste et le batteur colorent timidement et Anka chante, pratiquement a cappella, la chanson des années 1960 de mémoire. Et il improvise des paroles dans le dernier couplet qu’il a oublié avec une aisance qui ferait rougir de honte un humoriste.

Le Canadien désormais citoyen américain nous a offert Jubilation – qu’il avait écrite pour Barbra Streisand -, ce qui a donné l’occasion à son groupe de s’offrir des solos torrides, au même titre que Come As You Are, de Nirvana, aura été baignée dans les effluves Big Band.

Cela va de soi, Anka avait gardé pour le dessert l’incomparable My Way, dont il avait écrit les paroles en anglais pour Sinatra. Sinatra qui n’a finalement pas pris sa retraite après que le « kid », comme il le nommait, lui ait finalement écrit une chanson. Échange de bons procédés, Anka a ensuite pigé dans le catalogue de Sinatra pour enchaîner avec New York New York.

Quand il a bouclé la boucle avec une inattendue Proud Mary et la reprise finale de Diana, nous étions quelques-uns à nous dire que dans 30 ans, aucun d’entre nous n’aura la chance de voir un artiste contemporain de 2013 qui pourra résumer l’histoire de la musique ainsi.