Téléportés au temps des pionniers du rock n’ roll

Shirley Alston Reeves (au centre), encore la plus belle voix des années 1950 toujours en activité. Photo courtoisie Théâtre Rialto/Daniel Torchinsky

« Allez! Chantez avec moi! » Et la salle comble d’entonner en cœur : « Will you still love me tomorrow! ». Pour un peu, je me pensais à Pittsburgh, lors d’un enregistrement de la chaine américaine PBS pour une de leur spéciales télévisées sur les groupes doo-wop. Ou carrément dans les années 1950 lors des soirées rock n’ roll d’Alan Fred. Mais non. Nous étions et bien à Montréal en 2013.

Par Philippe Rezzonico

Le sentiment du voyage dans le temps ne s’est toutefois jamais estompé, samedi soir, au théâtre Rialto qui accueillait la chanteuse d’origine des Shirelles, Shirley Alston Reeves, Freddy Cannon et The Crystals.

C’était patent avant même d’entrer dans la salle. Sur la marquise du Rialto bâti en 1924, les noms des artistes étaient affichés comme si nous étions encore à l’époque d’Elvis et des groupes de filles. L’impression était encore plus authentique à l’intérieur du théâtre magnifiquement restauré ces dernières années. Les Shirelles, les Crystals et Freddy ont souvent dû se produire dans des salles du genre il y a un demi-siècle.

Le genre de marquise que l’on voyait il a 50 ans, vue à Montréal en 2013.

En fait, parfois à Montréal, comme le faisait remarquer Dolores « Dee Dee » Kenniebrew, membre des Crystals depuis les débuts du groupe en 1961. « Quand nous venions ici dans les années 1960, nous allions à l’Esquire » a rappelé la dame qui ne faisait pas ses 67 ans.

Et le groupe interprétait les Da Doo Ron Ron, Then He Kissed Me et autres He’s A Rebel qui ont fait leur renommée. Avec Patricia Pritchett-Lewis et Melissa Antoinette « MelSoulTree » Grant à ses côtés, Kenniebrew a livré adéquatement des versions de Da Doo Ron Ron et Then He Kissed Me en ouverture.

Il faut savoir que de 1961 à 1964, les chanteuses solistes des Crystals ont eu pour nom Barbara Alston, Darlene Love et Dolores «LaLa » Brooks. Kenniebrew a néanmoins tenu le fort avec aplomb, sauf pour Uptown, interprétée par Alston en 1962. En revanche, la jeune MelSoulTree a survolé He’s A Rebel comme si c’était Darlene Love qui la chantait.

« MelSoulTree » Grant, « Dee Dee » Kenniebrew et Patricia Prichett-Lewis, des Crystals. Photo courtoisie Théâtre Rialto/Daniel Torchinsky

Le trio a également payé un hommage à des contemporains ou des prédécesseurs en ajoutant une version up-tempo gonflée aux stéroïdes de Chapel of Love (Dixie-Cups), une relecture impeccable de Rescue Me (Fontalla Bass) et une reprise des Andrew Sisters, Boogie Woogie Bugle Boy. À défaut d’être transcendant, nous avons eu droit à un bon set de 40 minutes.

L’ouragan Shirley

Shirley Alston Reeves a ensuite rappelé pourquoi elle était là avant presque tout le monde et qu’elle provient de la génération des pionniers du rock n’ roll. Avec ses deux choristes de longue date, elle a ouvert le feu – littéralement – avec la version féminine de I Saw (Him) Standing There des Beatles. Un beau clin d’œil. Après tout, les jeunes Beatles avaient enregistré Baby it’s You et Boys, des Shirelles. Retour d’ascenseur.

Après ce coup de canon, la dame de 71 ans a démontré que sa voix était toujours au poste en livrant la crème de la crème du groupe né en 1958 au New Jersey. Mama Said était tonifiante au possible et John Lennon – qui avait déclaré que les Shirelles était son groupe féminin favori – a dû applaudir quand Shirley et ses copines ont interprété une version par-fai-te de Baby It’s You. On entendait la foule fredonner les « sha-la-la-la-la-la-la-laaa ».

La prestation de Shirley Alston Reeves et de ses choristes avait de quoi nous téléporter 50 ans en arrière. Photo courtoisie Théâtre Rialto/Daniel Torchinsky

Tonight’s the Night (vibrante), Foolish Little Girl (superbe) et Everyboby Loves A Lover ont confirmé que Alston Reeves n’a rien perdu de sa superbe. Quand Will You Love Me Tomorrow et Soldier Boy ont suivi, plus personne dans le Rialto pensait que nous étions en 2013.

Alston Reeves, qui affichait une meilleure forme que lors de son passage au Métropolis il y a une dizaine d’années, a bouclé son set avec un pot-pourri endaiblé qui comprenait The Twist, Whole Lotta Shaking Goin On, Blue Suede Shoes et Hound Dog. En feu!

D’ailleurs, entendre des classiques des années 1950 repris par les membres des Stray Cats, c’est de l’héritage. Mais entendre une Shirley Alston Reeves ou une Wanda Jackson chanter Elvis, c’est autre chose. Ils et elles étaient contemporains. Le lien de sang est bigrement plus fort.

Boom Boom

Les spectateurs n’étaient pas encore remis de l’ouragan Shirley quand Freddy « Boom Boom » Cannon s’est pointé sur scène, haussant une fois encore le volume des décibels avec une Tallahassee Lassie à décaper la peintre. À 72 ans, l’artiste du Massachussetts qui en parait 15 de moins a une puissance vocale phénoménale et un sens de la scène hors du commun.

On comprend pourquoi Dick Clark l’a invité 110 fois à l’émission American Banstand. «Peu importe la qualité des haut-parleurs, quand Freddy ouvrait l’émission, je savais qu’il allait mettre la foule dans sa poche et que tout le monde allait être debout en un instant », avait déclaré Clark, décédé l’an dernier.

Freddy Cannon: une voix et une fougue impensables à 72 ans. Photo courtoisie Théâtre Rialto/Daniel Torchinsky

Durant sa carrière, Cannon a eu trois Top-10, Tallahassee Lassie, Palisades Park (avec les claviers d’origine bonifiés par le saxophone, génial!) et Way Down Yonder In New Orleans. Ainsi que deux autres Top-20 (Action, Abigail Beecher) et pas moins de 23 titres parmi le Top 100 du palmarès Billboard. Constance.

Cannon a interprété ses cinq plus grands succès et quelques autres titres comme si chaque chanson était la meilleure de l’univers. Voix forte, fougue d’un artiste de 30 ans son cadet, vitalité, professionnalisme : le monsieur a fait vibrer le Rialto.

Égoïste, j’aurais préféré entendre les originales de Cannon, Transistor Sister et If You Were a Rock and Roll Record, plutôt que ses reprises de Little Quennie et Roll Over Beethoven de Chuck Berry, son idole. Parce que j’ai déjà vu Chuck les interpréter. Mais nous n’avons pas perdu au change. Nous avons eu droit à des versions dynamitées. La foule présente au Rialto, quoique très âgée, dansait comme dans le film American Hot Wax. Il y a des groupes de rock contemporains qui ne sont pas aussi bruyants que ça.

Un épilogue tout à fait indiqué pour une soirée mémorable. Il ne reste que quelques artistes pré-Beatles et pré-Rolling Stones en activité. Il faudrait les inviter plus souvent.