FIJM, jour 2 I La délicatesse de Diana, la robustesse de David

Diana Krall, à la Place des arts/Photo courtoisie FIJM/Victor Diaz Lamich

«Je suis plus vieille, désormais».

La boutade lancée par Diana Krall, vendredi, au deux-tiers du premier de ses deux concerts à la salle Wilfrid-Pelletier lors du Festival international de jazz de Montréal, n’était pas complètement exempte de vérité.

Par Philippe Rezzonico

C’était fort sympathique de la voir expliquer à la foule que, de nos jours, une partie de sa sélection de chansons est tributaire de l’énergie du public, tout en tournant et retournant des feuilles de musique placées sur son piano. On va jouer celle-ci ou celle-là?

N’empêche, la chanteuse et pianiste canadienne a, en effet, évolué depuis son éclosion dans les années 1990 au sein du festival montréalais qui l’a révélé. A 61 ans, son timbre de voix si caractéristique est plus voilé que naguère, ce qui n’est pas sans charme. Inversement, la chanteuse a perdu de la tessiture mélodique et sa voix est moins puissante dans certaines tonalités. Nous l’avions remarqué en 2023, mais c’est simplement plus évident hier soir.

Cela explique beaucoup le parti-pris de douceur proposé par la pianiste en regard de sa sélection. Depuis plus d’un quart-de-siècle, on suit Krall a gré de ses courants musicaux et de ses inspirations du moment. Avec aucun nouvel album depuis six ans, Krall, visiblement, propose ce qui lui tente, cette fois, en formule trio avec le contrebassiste Dennis Crouch et le batteur Jay Bellerose.

Photo courtoisie FIJM/Victor Diaz Lamich

L’ouverture avec Almost Like Being In Love a annoncé la couleur. Krall a varié ses attaques sur les ivoires avec dynamisme, mais on sentait le trio en retenue. C’était encore plus vrai en finale de I’m Confessing (That I Love You), au terme de laquelle la pianiste a envoyé les dernières notes en suspension de sa main droite, comme si elle balayait des gouttes de pluie sur ses ivoires.

«Ils m’ont donné tellement de notes», a-t-elle ironisé par la suite.

Si There Ain’t No Sweet Man Worth the Salt of My Tears – tellement plus placide que son interprétation d’il y a une dizaine d’années – pouvait être perçue comme légèrement pimpante, la version de I’ve Got You Under My Skin était d’une lenteur presque lancinante, comme si chaque note, chaque parole était incisive au point de nous pénétrer les pores de la peau.

Sentiment similaire durant The Look of Love, presque métamorphosée en regard de sa version studio pas mal pop d’il y a deux décennies. Envoutante à souhait, ça m’a rappelé à quel point Krall pouvait être imprévisible. A preuve, ce concert au Centre Bell il y a une vingtaine d’années, lorsque portée par le succès mondial de The Look of Love, durant laquelle elle nous avait offert peut-être son concert de jazz le plus puriste qui soit.

Cole, Waits et Cohen

Drall peut s’approprier du Nat King Cole (Exactly Like You), mais aussi des auteurs-compositeurs plus contemporains comme Tom Waits (Jockey, Full of Bourbon) ou Leonard Cohen (Tower of Song). Cette dernière a été immense, au rappel, seul moment du concert durant lequel Krall a quité son piano pour l’orgue.

«C’est une chanson d’un de nos amis», a-t-elle dit, avant l’interprétation.

En définitive, All of Me, cinquième chanson au rappel de ce concert de plus d’une heure et demie – avec Anaïs Cardot en prime en première partie – a bien résumé qui est Diana Krall, aujourd’hui.

De l’action avec David Binney

En 1958, un chanteur de 19 ans nommé Ronnie Dee a eu un succès éphémère avec une chanson brute nommée Action Packed. «Action», c’est le mot-clé du David Binney Action trio qui est venu faire exploser le Gèsu en fin de soirée.

Binney, le vétéran saxophoniste qui nous a rappelé que le FIJM était son festival favori et que le Gèsu était pas mal sa salle préférée, était flanqué du bassiste Petra Krstajic et du batteur et claviériste Louis Cole. Au menu, des extraits d’un disque paru il y a deux ans et de nouvelles compositions. Aux instruments précités s’ajoutait un ordinateur qui pouvait majorer l’ordre sonore quand ce n’était pas Cole qui ajoutait des échantillonnages.

David Binney/Photo d’archives courtoisie FIJM.

Jusqu’à minuit, Binney a mis ses doigts et ses phalanges à rudes épreuves avec des envolées fougueuses de cascades de notes, tandis que ses deux potes structuraient des rythmiques qui nous arrivaient dessus par vagues, telles des tsunamis ou des tornades. Décoiffant.

Parfois, la section rythmique proposait un schéma répétitif autour duquel Binney nous offrait des solos imaginatifs et créatifs, et puis, sans que l’on sans rendre vraiment compte, c’était Binney qui était devenu le pilier du tempo, tissant un motif sonore répétitif, pendant que ses collègues s’éclataient avec des solos explosifs.

Bien peu de moments d’accalmie durant cette prestation aussi dynamique qu’abrasive, aussi éclatée que festive.

Binney a souligné qu’il était peut-être temps de refaire un disque avec ses potes. Nous sommes preneurs.

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