
Il n’y avait probablement aucun festivalier qui ne s’attendait pas à entendre quelque chose d’intéressant, de relevé ou de substantiel en se présentant vendredi soir au théâtre Jean-Duceppe, afin d’entendre le saxophoniste américain Isaiah Collier rendre hommage à la mythique œuvre A Love Supreme, enregistrée par John Coltrane il y a plus de six décennies.
Par Philippe Rezzonico
Mais rien ne nous préparait à ce que nous allions entendre…
Certes, à 27 ans, Collier est l’un des meilleurs instrumentistes de sa génération et le disque de Coltrane figure dans les sommets – ou au sommet – de presque toutes les listes des meilleurs disques de jazz de l’histoire, et ce, plus de 60 ans après sa parution. Parfois, dans de telles circonstances, le résultat n’est pas plus savoureux que la somme de ses parties. Cette fois, si.
Arrivé avec 20 minutes de retard – comme Melody Gardot quelques jours plus tôt -, Collier et le pianiste Davis Whitfield ont amorcé la soirée en duo en interprétant une version instrumentale de I Wanna To Talk About You, de Billy Eckstine, de vingt ans antérieure aux composition de Coltrane. On mesure la complémentarité entre les deux instrumentistes, mais surtout, l’aisance de Collier à faire valser ses notes dans l’espace, le plus souvent, sur des tempos ultra-rapides.
«Si ça, c’est la mise en bouche, je crois que nous allons avoir toute une soirée», ai-je glissé au collègue du New York Times assis à mes côtés, avant l’arrivée de Conway Campbell (contrebasse) et de Tim Regis (batterie). Le quartette allait-il s’inspirer de l’œuvre de Coltrane, lui rendre hommage ou offrir A Love Supreme en intégralité? Ce fut la dernière option, mais à la manière Collier.
Quatre mouvements avec un nouveau souffle
Le saxophoniste et ses collègues ont respecté la chronologie des quatre mouvements (Acknowledgement, Resolution, Pursuance, Psalm) qui faisaient déjà allusion, à l’origine, à une œuvre jazz inspirée d’une structure de musique classique. Mais interpréter A Love Supreme comme à ses débuts? Pas du tout l’intention, ici.
Après l’ouverture d’Acknowledgement, très semblable à nos souvenirs depuis des décennies, Collier a démontré à quel point sa livraison tenait à la fois de la relecture et de l’expérimentation. Cela s’entendait autant dans le tempo – un peu plus rapide – que dans sa manière de triturer l’air avec ses solos. Un peu, finalement, comme si le John Coltrane de la période Ascension, disons, avait fait un court saut dans le passé pour réinterpréter A Love Supreme. Impressionnant.
C’est le motif récurrent de A Love Supreme, de ses quatre notes archi-distinctives (ta-ta, ta-ta!) ,rendues par la contrebasse de Campbell qui bouclent ce premier mouvement en vue d’une Resolution qui avait tout d’une révolution.
L’amour à rallonge
D’un peu plus de 30 minutes dans sa version studio parue en 1965, A Love Supreme, à la sauce Collier, s’est prolongé à une soixantaine de minutes de plaisir. Plus musclée en général et plus éclatée dans la forme, Collier n’a jamais perdu la ligne directrice de l’œuvre en dépit de l’ajout d’exceptionnels solos.
Chaque fois que l’on pouvait avoir l’impression que le quartette était en train de s’éloigner de l’œuvre originale, le motif mélodique revenait à nos oreilles pour nous rappeler que Collier et ses potes étaient toujours en plein contrôle de la trame narrative musicale.
Pour sa part, le saxophoniste, passionné comme pas un, semblait être dans un univers parallèle – spirituel? – ou sa vitesse supersonique d’exécution n’allait d’égal que sa manière de s’époumonner. Ses offrandes vibraient, déchiraient et décoiffaient sans partage durant Pursuance, quand ce n’était pas Whitfield qui s’offrait sur ses ivoires des accords plaqués digne d’un Jerry Lee Levis. Subjugués, étions-nous. A un moment, j’ai écrit «orgasme musical» sur mon carnet. C’était pas mal le cas pour n’importe quel amateur de jazz qui se respecte.
La tempête gronde
Presque rageur dans son approche, Collier faisait souffler la tempête, comme si chaque nouveau solo était plus fou et plus free que le précédent. Ornette Coleman, quelqu’un? La finale crépusculaire de Psalm a permis à tout le monde de revenir doucement sur terre après un envol dans la stratosphère.
Au rappel, le saxophoniste a mis en contexte ce que le disque représentait pour lui et pour le jazz en général avant de nous proposer une composition «que personne sur la face de la Terre n’a entendue avant vous» qui sera sur son prochain disque.
Thirty Pieces nous a permis d’apprécier pour encore dix bonnes minutes ce quartette de grand cru qui, l’espace d’une heure, nous a rafraichi sans jamais dénaturer l’une des plus grandes œuvres du jazz jamais crée et entendue.