Francos, jour 6 I L’éblouissante reconstruction symphonique de la Forêt des mal-aimés

Pierre Lapointe et l’OM au terme de leur éblouissant concert à la Maison symphonique.

Durant une portion centrale endiablée de L’Endomètre rebelle durant laquelle, les cordes, les vents et les percussions de l’Orchestre métropolitain cohabitaient avec puissance, cohésion et complémentarité, Pierre Lapointe, qui tournait le dos au public massé au parterre de la Maison symphonique, était, comme nous, devenu spectateur.

Par Philippe Rezzonico

Le créateur de La forêt des mal-aimés semblait s’extasier devant l’exceptionnelle qualité offerte par l’orchestre sur la direction de Thomas Le Duc Moreau, lors du premier de deux concerts, aux Francos de Montréal.

Et il n’était pas le seul.

Durant près de deux heures, les amateurs de la première heure de Pierre Lapointe, ceux qui l’ont découvert lors des deux dernières décennies, et les amateurs de musique pop et ceux du créneau classique ont été servis par l’une des collaborations artistiques les plus achevées qui soient.

On pourrait reprendre les mots de Lapointe, tout de suite après son entrée sur scène, qui parlait de mash-up. Il faisait référence au fait que lui et l’OM allaient présenter en intégralité et en séquence le récent Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abimé et le désormais classique, La forêt des mal-aimés, lors de ce programme intitulé «Dans la forêt des cœurs brisés». Son commentaire qui portait uniquement sur l’appellation de l’offre artistique était synonyme de son contenu, certes, mais la fusion entre les deux univers a été réussi comme rarement on le voit et on l’entend.

Sans piano, guitares ni batterie

Cela tient beaucoup à l’approche retenue par Lapointe et son équipe. Le week-end dernier, en croisant Laurent Saulnier, désormais gérant de Pierre Lapointe, sur le site des Francos, ce dernier avait précisé qu’il ne s’agissait pas d’une reprise du concert de l’artiste avec l’OM sur une scène extérieure des Francos, en 2007, mais d’une complète réadaptation, gracieuseté de nouveaux arrangements d’Antoine Gratton.

En ajoutant que l’équipe avait poussé l’audace au point «d’enlever le piano».

Pardon? Ce disque-là, La forêt des mal-aimés, sans piano? L’ensemble de l’œuvre repose sur cet instrument et plus de la moitié des chansons ou des compositions d’amorcent sur des ivoires. Et même pour Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abimé, lors de sa plus récente tournée, Pierre Lapointe avait deux pianistes féminines avec lui. Lapointe, sans piano? C’est comme imaginer Keith Richards sans guitare, non?. Et pourtant, ça a marché.

L’écart entre les arrangements de Gratton et les compositions de Dix chansons démodées pour les cœurs abimés a beau être moindre que celui avec La forêt des mal-aimés, ce ne sont pas les coups de cœur qui ont manqué en première partie, avec un Pierre Lapointe dans un complet original au possible.

Tombe les idoles a annoncé la couleur avec une enveloppe sonore alléchante, puis, nous nous sommes envolés avec Hymne pour ceux qui ne s’excusent pas, avant d’être attendris par Comme les pigeons d’argile. Quant à Dans nos veines, elle était tellement dynamisée que nous avions l’impression d’être dans une cavalcade. Le secret – malgré le fou rire du chanteur et le faux départ – a présenté l’OM à son meilleur. Ce fut d’ailleurs la première fois de la soirée que Lapointe a pris pendant quelques instants un siège de spectateur. Ici et là, les notes des vibraphones, les contrebasses délicates ou les percussions se substituaient aux notes du piano, mais aussi des guitares et de la batterie, également absentes. Nous avons vécu de véritables coups de cœur avec Arrête de sourire et Où irons nos souvenirs.

Une forêt reconstruite

Au retour de l’entracte, l’entrée de scène de Lapointe a quelque peu décontenancé et fait contraste avec le décorum ambiant, vu qu’il était vécu tel un oncle Georges, chapeau en moins, crocs en plus.

«C’est moi le décor», a-t-il lancé, histoire que toute notre attention soit portée sur la musique.

Comme en première partie, l’OM a été délectable d’entrée de jeu avec Dans la forêt des mal-aimés et une version de Deux par deux rassemblés pas loin d’être une métamorphose, en partie en raison de son tempo lent, mais aussi en raison de l’enrobage musical.

Tout le long du concert, la voix de Lapointe a été parfaite de justesse, de ton et d’émotion, comme si le fait de ne pas à se préoccuper de son piano lui laissait toute la place à l’interprétation. En dépit des modifications d’arrangements, les lignes mélodiques et les harmonies étaient facilement identifiables pour le public qui reconnaissait ses classiques. La poésie des textes n’était pas amoindrie, mais les ambiances étaient souvent accentuées, rendant l’offre plus triste, plus grave ou plus dramatique, quoique, avec un souffle renouvelé.

Le pont de Qu’en est-il de la chance? était stupéfiant et la foule a pu participer à Nous n’irons pas, vocalement et en battant la mesure. Les vents étaient en cavale durant Au nom des cieux galvanisés, les cordes portaient Le lion imberbe, tandis que Au pays des fleurs de la transe semblait sortir d’un film de Lelouch. Il y avait d’ailleurs un net parti-pris pour des orchestrations qui conféraient des ambiances cinématographiques. L’amour est une bague, grandiose, en première partie, aurait pu être sur la trame sonore d’un western des années 1950.

Sous un tonnerre d’applaudissements, Lapointe et l’OM ont repris au rappel Deux par deux rassemblés dans sa version «party». Ce fut l’apothéose de ce concert d’anthologie, peut-être le meilleur jamais entendu à avoir transposé des chansons pop dans un univers classique.

Pierre Lapointe avec l’Orchestre métropolitain «Dans la forêt des cœurs brisés»

Le 19 juillet au Festival d’été de Québec

Le 28 août à l’amphithéâtre Fernand-Lindsay, à Québec

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