Francos, jour 3 I La magnifique soirée totalement inattendue

Émilie-Claire Barlow et ses musiciens au Théâtre Maisonneuve/Photo courtoisie SixMedia Marketing

J’ai une collègue et amie, Thérèse Parisien, qui me demande depuis des lustres d’écrire un livre sur les péripéties et les événements inattendus survenus lors de mes centaines de concerts vus à l’étranger.

Pas le moment ces jours-ci avec les excellentes parutions des collègues Jean-François Brassard (Beau Dommage : c’est ben gravé dans ma mémoire) et Sylvain Cormier (Des oreilles au bout des doigts : 35 ans de journalisme musical). La cour est pleine.

Par Philippe Rezzonico

J’ai néanmoins pensé à elle lors de la soirée de dimanche des Francos de Montréal, qui a démontré que des péripéties inattendues peuvent survenir également lors d’une couverture d’un festival dans ta propre cour.

J’ai une amie qui ne va pas très bien. Des problèmes de santé chroniques auxquels s’ajoutent une déprime, ces jours-ci. Elle est une fan finie de Thomas Fersen. Je lui texte la semaine dernière en lui demandant si ça lui tente de voir le concert avec moi. Elle répond oui.

J’avais demandé un billet de couverture pour notre Français chéri, et je demande à l’état-major des Francos si, exceptionnellement, je peux en avoir un second, que je suis prêt à payer, incidemment. Demande empathique fort bien reçue, mais il y a un sacré problème. Il affiche complet le cher Thomas. Archi plein même, au point que le festival ne peut acheter quelques billets supplémentaires vu que la capacité maximale du Studio TD est atteinte.

Pas question que mon amie rate ce concert, me dis-je. Je demande si, toujours aussi exceptionnellement, je peux lui refiler mon billet. Un journaliste ne refile jamais à des potes des billets qu’il a demandés lui-même pour une couverture. Ça ne se fait pas. Considérant la nature de ma demande initiale, on me dit «oui» et on me propose même un billet pour un autre spectacle. La classe. Pas d’hésitation : je choisis Émilie-Claire Barlow. D’ailleurs, lors des demandes de couvertures, il y a un mois, j’avais longtemps hésité entre les deux et Fersen l’avait emporté par ancienneté, dirais-je.

Mon amie se pointe devant l’entrée du Studio TD dimanche soir, je cause avec elle sous la flotte, je fais scanner mon billet, on lui appose une étampe, je la laisse devant la porte intérieure, je vais manger un morceau et je me dirige vers le Théâtre Maisonneuve.

Formidable Émilie-Claire

Nous avons connu Émilie-Claire Barlow il y a quelques décennies comme étant une chanteuse canadienne, anglophone, originaire de l’Ontario, qui versait dans le jazz vocal. Puis, ladite Émile-Claire a évolué, comme le font tous les artistes.

De nos jours, Émilie-Claire Barlow est toujours une chanteuse canadienne originaire de l’Ontario, mais plus exclusivement anglophone. Elle chante depuis longtemps en français, elle vit désormais à Québec, et elle présentait son premier tour de chant en français, dimanche, aux Francos.

Peu importe la langue, nous sommes toujours sûrs de retrouver une formation de style jazz avec la sympathique artiste. Samedi, nous avions, côté cour, le batteur Ben Reilly et le trompettiste Lex French, et, côté jardin, le pianiste John Sadowy et le contrebassiste Morgan Moore. Émile-Caire, était bien évidemment au milieu, quoique sur une petite plateforme, assurant à tous les gens présents une vue optimale.

Le Québec à l’honneur

Tour de chant en français, disais-je… Tour de chant passablement québécois, aurais-je pu écrire, si l’on tient compte des reprises d’artistes du Québec sur son album La plus belle saison. Preuve à l’appui, la chanteuse a amorcé la soirée avec le classique de Daniel Bélanger, Les deux printemps.

Si l’amie musicale venue de Toronto a amélioré sa diction depuis ses premiers pas dans la langue de Félix, elle n’a jamais complètement perdu son charmant petit accent. Lorsqu’elle a interprété une version splendidement arrangée de Si doucement (Harmonium), en fermant les yeux, j’avais l’impression d’entendre la Petula Clark qui prenait d’assaut la France au début des années 1960. C’est un compliment.

Pas question de se restreindre à une époque. Émilie-Claire Barlow, qui nous a expliqué les racines de son prénom – en se servant de ChatGPT, moment rigolo -, a été conséquente en nous offrant Le vent m’appelle par mon prénom (Marie-Pierre Arthur), tout en remontant quelques décennies pour nous amener à Québec, par l’entremise de Charles Trenet (Dans les rues de Québec). Elle a même osé Ginette, Reno, s’entend, avec une savoureuse version des Croissants de soleil. Dans un écrin jazzé, ce fut délectable.

Certaines chansons récentes proposées sur La plus belle saison ne datent pas d’hier. C’est le cas de Si j’étais un homme, de Diane Tell, à laquelle l’artiste s’est attaquée il y a plusieurs années… avec l’aide de Diane Tell. D’un titre rétro, Émilie-Claire peut enchaîner avec une relecture contemporaine comme Quelles sont les chances?, de Damien Robitaille. Par chance, justement, après un faux départ volontaire, l’exubérant Damien est venu la rejoindre. On adore ces rencontres aux Francos. Gilles Vigneault, qui l’a reçu chez elle pour les besoins d’un duo, n’était pas sur place, mais ça n’a empêché personne d’apprécier Pendant que.

Damien Robitaille avec Émilie-Claire Barlow/Photo courtoisie SixMedia Marketing

Quitte à avoir un piano, pourquoi pas faire un segment piano-voix? C’est si bon, Chez moi et T’es pas un autre (version française de Until It’s Time For Me To Go) se sont enchaînées et nous ont enchanté.

Émilie-Claire Barlow a de la classe, du style et du panache, et elle aime aussi faire la fête. Sa version de J’ai rencontré l’homme de ma vie (Dufresne) était dynamique avec le groupe qu’elle avait sous la main. Et elle fut encore plus festive avec D’la bière au ciel, de Jim Corcoran, accompagné encore une fois de Damien Robitaille.

L’image était frappante. Pensez-y…

Une composition en français d’un Québécois dont la langue maternelle est l’anglais (Corcoran) interprétée par une chanteuse de l’Ontario (Barlow), en duo, avec un Franco-Ontarien (Robitaille), le tout, offert aux Francos. Si quelqu’un doute encore de l’attrait de la langue française, ce moment a rappelé à tout le monde la puissance évocatrice de celle-ci.

Le temps de vivre

En sortant du Théâtre Maisonneuve, quelques instants après avoir rallumé mon cellulaire, un texto de mon amie qui vient de sortir du concert de Fersen apparait. Comme elle n’a pas eu le temps de manger – admission générale au Studio TD oblige, elle devait faire la queue pour avoir une place assise indispensable à l’étage -, on se retrouve donc au Central ou on bouffe et causons de la vie avec un verre de vin.

Quand on quitte, toutes les entrées du Central sont fermées et on doit sortir par le stationnement. Après avoir salué mon amie, je réalise qu’il est passé 22 heures et qu’il est trop tard pour aller voir le spectacle hommage à Jean Leloup qui était aussi à mon agenda.

Pas grave. Ainsi va la vie…

Mon amie avait pas mal plus besoin de voir Fersen que moi, et je sentais qu’elle avait plus le goût de bavarder, que moi, d’aller voir et entendre l’excellent hommage spectacle Pour la suite du Dôme, de Jean Leloup. Question de priorités… Et comme Émilie-Claire a été formidable, ma soirée a été parfaite, tout comme celle de mon amie et des milliers de gens qui ont été voir le concert extérieur.

C’est ce que je retiendrai de cette magnifique soirée totalement inattendue : tout le monde a été heureux.

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