
«Le centre-ville de Montréal est sold-out»
La phrase de Maurin Auxéméry, programmateur en chef du Festival international de jazz de Montréal, lancée quelques minutes après 21h30, était, à ce moment, de l’ordre de l’évidence.
Par Philippe Rezzonico
Dès 17 heures, il y avait déjà des festivaliers massés devant la scène principale de la Place des festivals. Pas pour le concert de 19h, mais bien pour celui du phénomène planétaire nommé Angine de poitrine. L’espace disponible en face de la scène et des divers écrans ajoutés sur le site du FIJM affichait déjà complet vers 19h30. Imaginez deux heures plus tard…
Ça m’a d’ailleurs pris 20 bonnes minutes pour me retrouver au coin des rues Sainte-Catherine et Jeanne-Mance… en partant de la Maison symphonique ou jouait magnifiquement le quartette de Charles Lloyd, et ce, même en évitant la rue Sainte-Catherine en passant pas l’intérieur du Complexe Desjardins.
Pour des milliers de festivaliers, la cohue vue samedi soir n’a jamais eu d’égal. Pour les habitués du FIJM depuis trois ou quatre décennies seront un peu moins affirmatif. La soirée avec Stevie Wonder, en 2009, et celle avec Pat Metheney, sur McGill-Collegue, en 1989, étaient comparables rayon marées humaines. Mais depuis la reconfiguration de la Place des festivals, pas de doute, c’était du jamais vu.
Ça tenait beaucoup à l’universalité de l’engouement pour les boys du Saguenay : baby-boomers, amateurs de musique de musiques pointues, petites familles : rarement voit-on un public aussi intergénérationnel pour un groupe ou un artiste. Encore plus vrai dans la mesure que le groupe en question était essentiellement connu que d’une poignée d’amateurs il y a un an.

Bien sûr, il y a une gimmick, comme dirait Mathieu Chédid, notre – M – favori : les originaux costumes bichromes à pois, la notion d’extra-terrestres et le langage imaginaire, similaire à celui de certaines productions du Cirque du Soleil. Avec une approche de mystère liée à une notion de déguisement qui peut rappeler Kiss ou Daft Punk, Angine de Poitrine s’est forgé un univers ludique, festif et accessible à tous. Disons que les festivaliers s’arrachaient les t-shirts et disques vinyles du groupe sur le site.
Mais la gimmick, ce n’est que l’enrobage. Pas le contenu.
Musicalement parlant, Khn (le guitairiste) et Klek (le batteur) méritent toutes les louanges. Ces excellents instrumentistes l’ont démontré durant l’instrumentale Angor. Aucune idée de ce que cela veut dire. Pas plus que Yor Zarad, Tamebsz ou Sarniezz, autres appellations de titres instrumentaux au menu. Pour un type de ma génération, c’est un peu comme le langage Klingon de la première série de Star Trek (1966-1969). Mais comme impact sonore, c’est du tonnerre.

Avec un instrument à double manche – guitare et basse – et une batterie, Angine de Poutine parvient à créer des univers sonores attrayants, voire, inusités. La fluidité de Khn avec sa guitare, la lourdeur de certaines de ses lignes de basse, les rythmes saccadés ou incisifs de Klek font de l’offre musicale des Québécois une mixture pas mal irrésistible.
La foule ne s’y trompe pas. Pendant que ceux massés dans le corridor central de la Place des Festivals répondent aux invitations de Khn de former le triangle avec leurs mains, ailleurs, le but est de dénicher un angle valable pour voir le duo sur les écrans. Debout sur des structures surélevées, vision totale ou partielle entre de petits arbres ou depuis les terrasses qui longent la rue Jeanne-Mance, on aura tout vu. Même les centaines de festivaliers appuyés sur les grilles de sécurité le long de la rue Bleury, le site ayant été fermé tant l’affluence était monstre. Il y a même eu des milliers de personnes qui ont rebroussé chemin, étant incapables de se dénicher un poste d’observation valable.

Math rock, musique microtonale : on se dépasse depuis des mois pour trouver la meilleure manière de définir leur musique. Après une plus d’une heure d’écoute du groupe qui est énergique comme d’autres duos guitare-batterie nés avant eux tels The White Stripes et The Black Keys, force est d’admettre que ces gars font du rock. Expérimental, instrumental, champ gauche, un tantinet progressif et vaguement funky, à l’occasion, mais les salves de guitare et les roulements de batterie ne peuvent mentir. Particulièrement durant Sherpa, en clôture.
Angine de poitrine, ça décoiffe solide, ça rassemble le peuple et les générations, et, peu importe ce que sera leur avenir, ils auront eu le mérite de créer l’un des moments les plus mythiques du FIJM qui en compte quelques-uns, merci, après 46 années au compteur.
Charles Lloyd : aussi vénérable que formidable
Comme précisé plus haut, avant le bain de foule avec Angine de Poitrine, le vénérable saxophoniste Charles Lloyd a attiré mon attention, et ce, à plus d’un titre.
Il y a quelques semaines, Sonny Rollins, le colosse du saxophone nous a quittés à l’âge de 95 ans. Llyod n’en a guère moins, lui qui compte 88 berges. Quand je l’ai vu, deux fois, lors du FIJM de 2013 – série invitation -, je me disais déjà qu’il était plus que temps que je le voie sur une scène.
Le souvenir de ses prestations m’a donné le goût de le revoir, même si, à cet âge vénérable, les attentes étaient plus que minces. Pour vous situer, la dernière fois que j’ai vu Sonny Rollins, il avait 74 ans. Il faut parfois ne pas aller voir un grand trop tard, histoire de ne pas gâcher notre souvenir du passé avec lui. Yma Sumac en 1998, Ray Charles en 2003 et Aretha Franklin en 2014, chaque fois, ce fut celle de trop.
Mais, ici, j’ai dérogé à ma règle. Qu’est-ce que j’ai bien fait…

Solide sur ses jambes, l’octogénaire l’était tout autant dans son jeu. Pendant plus d’une heure, il a enchaîné les solos au saxophone et à la flûte traversière comme s’il était une génération plus jeune.
Au lieu de s’assoir à répétition quand il ne dirigeait pas les opérations, Lloyd s’est souvent levé pendant les solos de ses collègues – James Francies (piano), Harish Raghavan (contrebasse), Kweku Sumbry (batterie) – pour observer de près leur jeu, comme s’il était un professeur durant les examens de ses élèves. A le voir se dandiner sur les notes flottantes, il était visiblement satisfait de ce qu’il entendait.
Lloyd a soufflé dans son saxo avec une puissance remarquable pour son âge, tout en nous gratifiant de solos inspirants. Le son, bien rond, et le phrasé, intact, étaient un régal. Dans les passages plus rythmés, on sentait une vigueur presque juvénile dans l’approche – il a même sautillé en soufflant -, mais quand il était en mode retenue, c’est l’image du coucher de soleil crépusculaire qui venait à l’esprit. Magnifique.
Lloyd affichait, certes, une maîtrise remarquable pour un homme de son âge, mais aussi une maîtrise tout court, et ce, peu importe l’âge de n’importe quel instrumentiste.