
Au tournant du siècle, le confrère Sylvain Cormier – critique musical émérite du quotidien Le Devoir – et moi-même, avions entrepris depuis quelques années déjà une conversation récurrente sur les groupes rock dont l’interrogation pouvait se résumer ainsi : quel est le minimum syndical?
Par Philippe Rezzonico
A quel moment un groupe – n’importe quel groupe – devient-il une pâle copie de lui-même, un succédané, pire, une imposture, en regard du nombre de membres congédiés, déserteurs, retraités ou disparus?
La question était de nouveau d’actualité il y a depuis jours, à l’approche de la tournée PWR/UP de AC/DC, samedi soir, au parc Jean-Drapeau.
Ladite question ne se posait évidemment pas pour The Pretty Reckless, qui a offert une première partie abrasive de 60 minutes, gracieuseté de sa chanteuse Taylor Momsen et de son attitude de feu. Momsen, c’est un regard à la Renée Martel, sans la langue française; une dégaine à la Courtney Love, l’état d’ébriété en moins; et une voix encore plus puissante que Sass Jordan, quand Sass avait 25 ans.
Avec les riffs de guitare de Ben Philipps et des chansons trempées dans une mixture de hard rock mâtiné de blues (Death by Rock and Roll, Follow Me Down, Make Me Wanna Die et Heaven Knows), personne ne s’est ennuyé une seconde.
Puissante intacte
A 20h30 tapantes, à l’heure prévue, AC/DC a fait son entrée sur scène. Depuis plusieurs décennies, le mode d’emploi est le même : deux extraits du plus récent album, une dizaine de chansons mythiques et une poignée de titres de gros calibre en rotation d’une tournée à l’autre. Samedi, AC/DC a mis la génératrice à 12 sur une échelle de 10 d’entrée de jeu avec If You Want Blood (You’ve Got It), tirée de Highway to Hell. Avec les lumières baignant dans le rouge, l’effet était saisissant.
Plus important encore, la fougue d’Angus Young. Le phénoménal guitariste est assurément l’être humain le plus âgé qui porte encore son uniforme d’écolier de collège privé avec cravate et shorts assortis, à l’âge de 71 ans, mais par moments, on lui aurait donné une ou deux décennies de moins.
Courant en long, en large et en travers sur toute la surface qui lui était allouée, Young – qui honore son nom de famille – a ponctué ses solos avec son duckwalk – qui honore Chuck Berry – et le point final de toutes les chansons par son saut familier. Rayon six cordes électrique, il a étiré jusqu’à l’éternité son solo durant Let There Be Rock, et on a beau l’avoir vu faire ça souvent, ça impressionne quand même de le voir faire valser des cascades de notes avec une seule main sur son manche.
Après vingt minutes, je me disais qu’il allait ralentir, qu’il n’allait pas tenir la cadence durant tout le concert (2h40, quand même…). Si. Et avec panache, en plus. Ça rentrait au poste comme une tonne de briques sur Hells Bells, You Shook Me All Night Long ou Highway To Hell. De la pure dynamite! Et s’il fallait choisir un moment d’anthologie, j’irais pour l’incandescente Shoot To Thrill. Dans mon coin de parterre, dès que Young a amorcé le solo et sa course, tout le monde…. J’insiste… Tout le monde, a hurlé un Yeeeeeeeeaaaaaaaahhh! qui avait des allures d’orgasme musical collectif. Le moment béni dans un concert ou l’abandon est total, partagé, et ou tu en oublies ton nom. Jouissif.

Si Angus a été Angus – sauf pour le décollage supersonique de Thunderstruck -, Brian Johnson n’a pas démérité. Celui qui aura 79 ans le mois prochain était nettement en meilleure forme que lors du passage de 2015 au Stade olympique et il s’amusait comme un petit fou, comme d’habitude, pourrait-on ajouter. Conscient de ses limites actuelles, il a modifié son débit et son phrasé sur quelques titres, histoire de ne pas déraper.
Étonnamment, c’est sur les chansons qui ont forgé sa propre légende, celles de l’album Black In Black, ou le passage du temps était le plus évident, alors qu’il a mordu pas à peu près dans les titres de la période Bon Scott. Cela dit, pour son âge, je n’en espérais pas tant, comme un bon nombre des 45 000 spectateurs (salle comble) il faut croire, à en juger par leurs réactions sur le vif. Les cris de plaisir étaient aussi nombreux que les milliers de cornes-lumineuses qui ornaient la tête des amateurs de rock lourd. Belle image.

Parlant de lourd, il y avait quelques lustres que nous n’avions pas entendu un concert avec un volume aussi fort au parc Jean-Drapeau, en fait, depuis les mesures d’atténuation de son. Visiblement, AC/DC n’a jamais reçu le mémo… Quand tu as perdu une partie de ton ouïe et que tes tympans demandent grâce, ça veut dire que c’est assourdissant au possible. Mauvais soir pour oublier ses bouchons à la maison.
Dans la catégorie belles surprises, la présence de Jailbreak, qui remonte aux années de jeunnesse d’AC/DC en Australie, une Riff Raff aux effluves Led Zeppelin qui a tout déchiré sur son passage et une récente Demon Fire (2020), avec peut-être la meilleure ligne de guitare d’Angus depuis longtemps.
En définitive, ce concert pour lequel bien des gens de diverses générations se sont déplacés était bien plus qu’une soirée nostalgique.
Sans effet spéciaux et avec uniquement trois éléments de scène (la cloche durant Hells Bells, la plateforme surélevée pour Let There Be Rock et quelques pétards pour For Those About To Rock (We Salute You)), AC/DC a fait la démonstration que des chansons blindées reposant sur des riffs bétonnés pouvaient être aussi explosives et libératrices qu’à l’origine. Le tout, avec un seul membre encore présent depuis le début de l’aventure (Young) et le chanteur (Johnson) qui est là depuis 1980.
Et pour AC/DC, c’est ça, le minimum syndical.