
«Je suis ici depuis le week-end. Ce que j’ai vu samedi, c’était dément. Pensez-y… Au fond, il n’y a qu’à Montréal que des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues pour aller entendre de la musique microtonale.»
Par Philippe Rezzonico
Le commentaire du saxophoniste Joshua Redman était révélateur, venant d’un artiste qui est venu se produire une première fois au Festival de jazz de Montréal en accompagnant son père Dewey, il y a des décennies de ça. On peut ajouter un autre musicien à la liste de ceux qui ont été renversés par le pouvoir d’attraction d’Angine de Poitrine.
Depuis ses débuts, le quinquagénaire revient à Montréal avec la régularité d’une horloge suisse. Lundi, il se produisait au Théâtre Maisonneuve en compagnie de ses collègues Paul Cornish (piano), Philip Morris (contrebasse) et Nazir Ebo (batterie). Au menu, une plus que généreuse portion de leur plus récent disque, Words Fall short (Blue Note, 2025), qui a séduit sans partage.
Contrairement à nombre de jazzmen qui présentent peu de leurs nouvelles compositions lors d’une tournée, Redman a toujours été un champion de l’après-vente, dans le sens noble du terme. C’est ici que nous en sommes, musicalement parlant, et c’est ce qu’on vous offre.
L’ouverture avec A Message To Unsend a rapidement démontré à quel point la complémentarité entre les instrumentistes est toujours bien présente. Amorce modérée qui prend du rythme entre le premier solo de Redman et celui, à charpente très atypique, de Cornish, avant de boucler le tout avec une finale mélodique.

So It Goes a sérieusement prouvé que Redman, en dépit des décennies, n’a rien perdu de son mordant. Son phrasé de plus en plus éclaté, n’avait d’égal que sa quête de notes suraigues, à la limite du décrochage, au point qu’il semblait martyriser son saxophone ténor. Il a passé la main à ses collègues qui ont enchaîné avec une cavalcade commune d’une cohésion remarquable.
S’il y en a un qui était en feu lundi soir – hormis Redman -, c’était Morris. Le contrebassiste aux épaules de déménageur a été transcendant durant ses solos, particulièrement celui en ouverture de Words Fall Short. Vendant d’un critique qui, d’ordinaire, n’apprécie guère les solos de contrebasse, ça en dit long sur la qualité de l’offrande.
Mais ne nous trompons pas. Malgré l’apport exceptionnel de ses accompagnateurs, c’est Redman qui demeure le centre d’attention, et ce, peu importe s’il manie son saxophone ténor ou son instrument soprano.
C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’il s’est offert un passage «coltranien» explosif durant She Knows, avant de provoquer une tempête durant I Wish to Dance All Night With You.

Redman et son groupe on même offert au rappel une chanson pas interprétée depuis très longtemps, demande spéciale d’un interlocuteur qu’il n’a pas nommé, mais qui est entré en contact avec «plus que d’un d’entre nous».
Le titre de l’œuvre déclinée par Redman m’a échappé, mais cela a permis à tout le monde d’apprécier durant un bon quart d’heure de plus ce quartette qui est l’une des références du genre dans le jazz contemporain.