
L’année 2025 a été épatante dans l’univers de la musique improvisée. Dès les premiers six mois de l’année, les candidats se sont bousculés aux portes du palmarès, ne laissant que quelques miettes à ceux qui ont suivi pendant le reste de l’année.
Par François Vézina
Encore une fois, notre génial moustachu (lire, Frank Zappa) avait tort en 1973 en prédisant à sa manière la mort du jazz («Jazz is not dead, but smells funny»). Les effluves de notre musique préférée continuent de se répandre de façon surprenante.
Et si on devait choisir une musicienne de l’année, qui a survolé tous les autres de son talent, de son ambition et de son brio, ce serait l guitariste Mary Halvorson. Sans plus tarder, voici notre palmarès de 2025.
Mentions honorables:
On Tour, 1992-1993, Joachim Kühn, Daniel Humair Jean-François Jenny-Clark (Frémaux & Associés)
L’allemand Joachim Kühn (p), le suisse Daniel Humair (batt) et le français Jean-François Jenny-Clark (cb) ont formé l’un des trios phares du jazz européen des années 1980 et 1990. Le groupe, dissous à la mort de JFJC revit pendant plus de 60 minutes grâce à la magie de l’électronique. Enregistré en concert en 1992 et 1993, l’album témoigne formidablement de la vivacité d’esprit des trois musiciens, de leur indomptable énergie, de leur cohésion et, surtout de leur passion complice. Au programme, des versions anthologique d’India et de Summertime encadrent trois de leurs belles compositions Heavy Hanging, Guylène et From Time to Time Free aux accents monkiens). Et vive la nostalgie!
Abstraction is Deliverance, James Brandon Lewis Quartet (Intackt)
C’est l’un des grands mystère musicaux de ce premier quart de siècle: comment James Brandon Lewis peut-il être aussi prolixe tout en gardant sa pertinence? Une nouvelle fois, le saxophoniste, cette fois accompagné de ses compagnons de quartette — Chad Taylor (batt), Brad Jones (cb) et Aruan Ortiz (p) — présente un album lumineux, nuancé et raffiné, bien loin des sentiers battus. Le titre annonce le programme, mais c’est un trompe-oreille. Même si effectivement, le groupe se met grandement en valeur dans ces climats oniriques. L’abstraction ne signifie pas le grand n’importe quoi. Lewis signe des thèmes fort beaux. Les mélodies et les improvisations très minérales sont magnifiquement mis en valeur par une section rythmique qui refuse de s’enfermer dans un carcan métronomique, et sculpte des écrins polychromiques d’une grand richesse. Pourvu que le saxophoniste parvienne encore et toujours à aussi bien défier madame la Sagesse.
Jeux, Orchestre national de Jazz et l’Ensemble intercontemporain (ONJ Records)
Pour le dernier projet à la tête de l’Orchestre national de jazz, Frédéric Maupin réalise sans doute l’enregistrement le plus ambitieux de son aventure avec la formation. Réunissant huit musiciens de l’ONJ et six collègues de l’Ensemble intercontemporain sur une scène de Châlon-en-Champagne, il réussit une formidable synthèse des musiques improvisées. Il a confié l’écriture du programme à lui-même, à Sofia Avramidou et à l’inclassable Andy Emler. Chacun s’amuse à déployer des textures sonores flirtant avec l’onirisme et la jungle urbaine. Les arrangements souvent percutants, mélange kaléiodoscopique de raffinement, d’énergie et d’aventure, combinent la richesse des cordes, l’inventivité des percussions et la fraîcheur des cuivres, l’inventivité des percussions. Les trames narratives passionnantes sont racontées par de fort bons musiciens, comme Julien Soro (sa), Christian Bopp (tb) ou Jeanne-Marie Conquer (vio). Voilà des jeux qu’on espère éternels.
Le Vigeant de l’album sorti en 2024, mais écouté en 2025:
PolyTropos/Of Many Tunes, Steve Coleman & Five Elements (Pi)
Le grand saxophoniste présente des extraits de deux concerts, le premier enregistré à Paris, le second à Voiron, dans les Alpes (c’est fou! c’est comme si Brad Melhdau en présentait un à Baie-Comeau ou à Rivière-du-Loup). Les Five Éléments sont réduits à quatre, mais qui s’en soucie réellement ? Cela rappelle le fabuleux concert du Hot Brass de Paris de 1994 immortalisé par l’album Curves of Life. Coleman est le maître d’œuvre de cet ensemble architectural sonore inouï avec ses grandes boucles circulaires, qui, comme un phare, guide le voyageur à bon port. C’est qui installe le cadre, qui insuffle l’élan au groupe, y compris à la section rythmique vive et précise. Ses échanges avec son complice des deux dernières décennies, Jonathan Finlayson (tp), démontrent la grande capacité d’expression, la rapidité d’esprit de ce deux musiciens hors-pair. Du grand art.
Le Vigeant de la redécouverte de l’année
Carnet de routes, Aldo Romano, Henri Texier et Louis Sclavis (Label Bleu, paru en 1995)
Premier album d’une belle aventure réunissant trois formidables musiciens — Aldo Romano (batt), Henri Texier (cb) et Louis Sclavis (ss, cl) — et le photographe Guy Le Querrec. Au terme de deux séjours en Afrique au cours desquels les musiciens sont descendus dans les rues à la rencontre d’artistes locaux, ils s’enferment en studio dans l’espoir de retrouver l’esprit qui les avait si bien animés. Grande réussite. Le trio joue avec un réel abandon, se laissant porter par les rythmes ternaires et les gammes pentatoniques, sans tomber dans les clichés et les cartes postales. Il se laisse porter par une imagination débridée, enregistrant de nombres joyaux, dont l’irrésistible Annonbon. Contre toute attente, sans doute, l’album remporta un immense succès critique et populaire.
Les Vigeant 2025: le palmarès
L’album double réalisé par un octogénaire
Figure in Blue, Charles Lloyd (Blue Note)
Le musicien octogénaire propose un double album d’une crépusculaire beauté, dans la continuité de ses albums précédents. Son inspiration refuse de se tarir. Merveilleusement bien encadré par deux musiciens coutumiers de son univers, Jason Moran (p) et Marvin Sewell (g), Lloyd (st, f, terogato) décline sobrement le blues et ses diverses teintes sans se soucier des modes et des tendances. Il explore de nouveau un passé pas si lointain (Song My Lady Sings; The Ghost Of Lady Day; Desolation Sound), rend hommage à Duke Ellington en interprétant deux compositions peu reprises du maître (Heaven; Black Butterfly), salue le peuple des Choctaws (Hina Hanta, The Way Of Peace) et donne un coup de chapeau à un vieux complice, Zakir Hussain (Hymn To The Mother, For Zakir). Le trio occupe un grand espace entre ciel et terre de façon majestueuse sans provoquer l’ennui. Il est vraiment beau ce coucher de soleil bleuté, pourvu qu’il dure encore longtemps.
L’album sorti en 2025, mais partiellement écouté en 2024
Apple Cores, James Brandon Lewis (Anti-)
James Brandon Lewis confirme sa place parmi les plus importants musiciens de jazz du XXIe siècle. En compagnie des fidèles Chad Taylor (batt) et Josh Werner (b, g), il rend un bel hommage au poète et auteur afro-américain Amira Baraka, avec un coup de chapeau au cornettiste Don Cherry (Five Spots to Caravan) et à Ornette Coleman (Broken Shadows). Fidèle à lui-même, faisant preuve d’une grande concision, le saxophoniste parvient à trouver l’équilibre parfait entre compositions de choc et moments plus sereins. Les thèmes peu banaux, signés par le trio, sont souvent nerveux, saccadés, débordants d’énergie. La cohésion entre les trois partenaires, auxquels s’ajoutent parfois Gulherme Montro (g) et Stephane San Juan (perc), est totale et contribue à la grande réussite de ce nouveau bijou.
L’album en hommage à un grand de la scène afro-américaine d’avant-garde en compagnie d’un invité
The Music of Anthony Braxton, Steve Lehman Trio + Mark Turner (Pi)
Steve Lehman (sa) rend un bel et rare hommage à Anthony Braxton qu’il a accompagné pendant plusieurs années. Il a recruté deux de ses plus fidèles partenaires, Matt Brewer (cb) et Damion Reid (batt), ainsi qu’un musicien fort polyvalent et imaginatif, Mark Turner (st). Enregistré dans une salle de Los Angeles, le groupe décrit fort bien cet univers si singulier, rendant bien compte de l’élasticité de ses contours multiformes qui exige une précision horlogère dans l’exécution. Sous les pulsations dynamiques de la section rythmique, les deux souffleurs ne tombent pas dans le piège de la reproduction mécanique, se livrant à des échanges souvent polyphoniques, toujours féconds, tout en respectant une cohésion d’ensemble. Turner, pour un, continue de démontrer sa grande polyvalence.
L’album invité de la dernière minute
Trio of Bloom, Trio of Bloom (Pyroclastic)
Essai pleinement réussi pour trois remarquables musiciens qui n’avaient pas encore enregistré ensemble: Neil Cline (g, b), Craig Taborn (clav) et Marcus Gilmore (batt, perc). S’aventurant hardiment dans les chemins de l’avant-garde, le trio fait pourtant preuve d’une grande maturité et d’une solide maîtrise des éléments. L’organisation du chaos permet de transformer ce magma de sons en une matière cohérente et cohésive où le funk s’unit au prog-jazz. Chacun s’incruste dans les interventions de l’autre. La dialectique entre le chaos et l’ordre fournit la base à de belles improvisations bien fécondes mettant en valeur la finesse créatrice des trois musiciens. Une splendide floraison.
L’album parce que à trois, c’est souvent mieux
Splash, Myra Melford Splash Trio (Intakt)
La brillante pianiste au jeu percutant a réuni Michael Formanek (cb) et Ches Smith (batt, vib). Continuant de s’inspirer du peintre contemporain Cy Twombly, Melford propose une série de compositions toutes vouées au mouvement, au geste précis du présent, à instantanéité. Chaque partenaire joue un rôle de catalyseur pour les autres. Le trio conserve une grande cohérence d’un bout à l’autre de l’enregistrement et démontre sa souplesse d’esprit en s’intégrant aux divers climats proposés par la compositrice. Cet étonnant mélange de l’écriture aventureuse et de l’improvisation donne des plats savoureux et, malgré tout, fort accessibles, même aux oreilles les plus sensibles.
L’album du plus étonnant cocktail
Honey from a Winter Stone, Ambrose Akinmusire (Nonesuch)
Le miel d’Ambrose Akinmusire plairait aux Winnie Ourson les plus difficiles. Encore une fois, le brillant trompettiste américain démontre qu’il est un musicien libre et atypique. Refusant tout catégorisation et rendant un hommage sincère à un pionnier du minimaliste, Julius Eastman, il propose en partenariat avec ses vieux complices Sam Harris (p) et Justin Brown (batt), le rappeur-chanteur Kokayi et le Mivos Quartet une étonnante synthèse entre le hip-hop, l’improvisation et la musique de chambre contemporaine. Sous la pulsation nerveuse et énergisante de ses compagnons de route, Akinmusire efface les frontières, revendiquant tout au long des cinq longues compositions sa part de liberté. Il laisse une grande marge de manœuvre à chaque musicien, notamment à Kokayi, pour se laisser porter par les flots. La recette vraiment originale rassasie sans donner la nausée à aucun moment.
Le meilleur album instrumental après un disque à voix
Words Fall Short, Joshua Redman (Blue Note)
Plusieurs observateurs ont noté l’ironie du titre de l’album après le précédent consacré à la parole chantée. Entouré de jeunes musiciens fort talentueux — Paul Cornish (p), Nazir Ebo (batt) et Philip Norris (cb) —, il renoue son dialogue avec la musique instrumentale momentanément interrompu. Redman a bien pris son temps avant de revenir en studio, attendant qu’une forte cohésion s’installe au sein du groupe. Cette complicité lui permet de bien prendre son temps pour développer sa trame narrative. Les thèmes, tous signés par lui, expriment à la fois de la tendresse et de la vivacité. Le saxophoniste entame aussi des conversations bien captivantes avec trois invités: Melissa Aldena (st), Skyler Tang (tp) et Gabrielle Cavassa (v). Peu importe les mots, quand les notes suffisent.
L’album d’une artiste qui m’a souvent laissé indifférent
Solace of the Mind, Amina Claudine Myers (Red Hook Records)
La pianiste installée à New York semble avoir trouvé un confortable chez soi dans la maison des Red Hook Records, propriété d’un ancien réalisateur d’ECM, Sun Chung. Fort à son aise, elle propose un programme lui permettant de développer avec soin son art d’introspection. Se fiant à ses instincts, manipulant les silences comme pas une, elle explore son grand amour pour le blues et le gospel, rendant hommage au passage à John Lee Hocker et à Bessie Smith. Même quand elle plonge dans l’abstrait, elle demeure fortement liée à ses racines terrestre, préférant poursuivre sa quête de la beauté purgée toute aspérité, sans tomber dans une virtuosité trop simpliste. Cathartique et consolatrice.
La découverte de l’année
Paul Cornish, You’re Exaggerating! (Blue Note)
Drôle de titre qui contredit ce qu’on entend dans cet album. Le jeune pianiste, qu’on a pu entendre chez Joshua Redman, rend une magnifique copie. En compagnie de ses partenaires de trio, Joshua Crumbly (cb) et Jonathan Pinson (batt), il réussit à mettre en place un équilibre digne de tous les éloges sans appuyer trop lourdement sur les climats en place. Il mêle divers éléments pour confectionner des plats fort savoureux: une sonorité acoustique, mais résolument inscrite dans le temps présent, une exploration patiente des possibilités qu’il a lui-même ouvertes, une narration subjuguante, un jeu convaincu et convaincant, des improvisations maîtrisées. Le tout culmine par l’arrivée d’un invité en osmose, le guitariste Jeff Parker (Palindrome) et, surtout, par un bel hommage à une grande dame de la musique afro-américaine, Geri Allen (Queen Geri).
La confirmation de l’année
Bone Bells, Sylvie Couvoisier et Mary Halvorson (Pyroclastic)
Leur album précédent, Searching for the Disappeared Hour, s’était taillé déjà taillé une place dans le palmarès de 2021. La pianiste suisse et la guitariste américaine transforment l’essai d’une main de maîtresse. Faisant preuve d’une cohésion à toute épreuve, Sylvie Courvoisier et Mary Halvorson proposent un programme engageant, chacune se partageant les composition. Le jeu de ces deux musiciennes qui aiment vagabonder hors des sentiers connus se complètent à merveille. Le jeu vif et physique de Courvoisier se marie aux subtilités déployées par sa partenaire. Multipliant les fausses pistes, elles manient avec adresse l’art de l’urgence et de la temporisation, entre la douceur et le caractère abrasif des motifs, elles s’aventurent dans des voies variées, animant des narrations souvent inattendues, mais toujours passionnantes.
L’album de l’année… si ce n’était de l’album de l’année
For These Streets, Adam O’Farrill (Out of Your Head)
Le trompettiste rassemble un groupe de musiciens chevronnés groupant Mary Halvorson (g), Patricia Brennan (vib), Tyrone Allen (cb), Tomas Fujiwara (batt), Kevin Sun (st, cl), David Léon (sa, f) et Kalun Leung (tb, eup) pour un singulier hommage aux milieux littéraire et musical des années 1930. Refusant tout passéisme, O’Farrill propose des arrangements percutants bien mis en valeur par une exécution intense, précise et rigoureuse. Il sait combiner les textures, les climats oniriques et les jeux polyphoniques à une approche concertante, permettant à chaque improvisateur l’occasion de démontrer leur grand savoir-faire. Un pur régal.
L’album de l’année
About Ghosts, Mary Halvorson (Nonesuch)
Mary Halvorson et son très bon groupe Amaryllis n’ont pas encore dit leurs derniers mots. La guitariste a ajouté deux saxophonistes aux tempéraments bien distincts à ses effectifs: Immanuel Wilkins et Brian Settles. Leur présence apporte quelques teintes à une palette sonore déjà inspirées. La guitariste signe toutes les compositions et tous les arrangements. Les orchestrations aux couleurs variées, soulignées par une section rythmique inventive, favorisent le jeu d’unité des souffleurs, les phrasés à l’unisson mettent en relief l’esprit d’aventure de très bons improvisateurs Adam O’Farrell (tp), Jacob Garchick (tb) ou Patricia Brennan (vib). En écoutant ces conversations pertinentes et, surtout, passionnantes, les fantômes s’amusent! Et les vivants aussi!