Paul McCartney au Centre Bell: lui, eux et nous

Paul McCartney en concert à Madrid plus tôt cette année/Photo courtoisie evenko

«Help!» Jamais ce cri qui est d’ordinaire un appel à l’aide n’aura provoqué autant de plaisir que celui hurlé par Paul McCartney et ses musiciens quelques instants après leur apparition sur scène, lundi soir, au Centre Bell.

Par Philippe Rezzonico

Il est comme ça, Sir Paul. À chacune de ses tournées, il extirpe des boules à mites une immortelle pas interprétée sur les planches depuis une éternité.

Pour cette tournée Got Back qui fait escale deux soirs à Montréal, c’est Help!, chanson-titre de l’album du même nom de 1965, pas jouée en concert depuis six décennies. En 2018, au même endroit, nous avions eu droit à A Hard Day’s Night, elle aussi, qui n’était pas venue faire un tour de piste depuis le temps des Beatles.

Mais bien au-delà du plaisir indicible d’entendre cette chanson, ce que l’on ne prévoyait pas, c’est l’émotion qu’elle allait apporter. Entendre «When I was younger, so much younger than today» en 1965 ou dans les années 1970, c’est entendre un type – John Lennon, en l’occurrence – qui compare sa vie de jeune adulte à son adolescence. Quand McCartney, 83 ans, chante ça en 2025, ça prend une tout autre signification.

Des moments d’émotion comme ça, il y en a une plusieurs lors de ce concert de deux heures et 45 minutes durant lequel McCartney a semblé souvent être en état d’apesanteur.

Plus émouvant que jamais

Ça fait des années que Paul nous sert Here Today, chanson écrite après la mort de Lennon, dans laquelle il lui dit qu’il l’aime, chose impensable à se dire entre deux gars qui ont grandi à Liverpool au tournant des années 1950-1960. La version livrée lundi soir sur la plateforme surélevée n’était pas moins touchante que d’ordinaire, mais elle était cette fois suivie par Now and Then, la dernière piste survivante de la fin des années 1970 de Lennon qui n’avait pu être rescapée pour l’anthologie des Beatles des années 1990. La technologie étant ce qu’elle est de nos jours, elle fut complétée – avec l’ajout de la guitare de George Harrison – il y a deux ans par Paul et Ringo. Nous avions l’occasion de l’entendre pour une première fois. Le doublé ne fut rien de moins qu’un coup de cœur coup de poing. Il y a eu quelques larmes dans le Centre Bell.

Sentiment similaire pour l’auteur de ces lignes avec Get Back, agrémentée d’une foule de segments visuels tirés du documentaire du même nom réalisé par Peter Jackson durant lesquels ont voit Paul et John danser et s’amuser comme des gamins, George sourire, Ringo faire le cabotin, tout ça avec les blondes (Linda, Yoko) et les potes (Billy Preston, George Martin) dans les parages. Ça fait des décennies que Paul honore John et George dans ses concerts, mais cette fois, plus que jamais, on pouvait voir l’esprit de camaraderie qui les animait. Cette interprétation de Get Back a été la plus savoureuse jamais… vue et entendue.

Et ce n’était pas terminé. Au rappel, durant I’ve Got a Feeling, les images restaurées de John lors du fameux concert sur le toit d’Apple, en 1969, sont apparues, parfaitement complémentaires à la prestation de Paul. Plus magique que ça…

Participation festive

À travers tous ces moments d’émotion, McCartney et ses potes ont été généreux : insertion de la ligne de basse assassine de Peter Gunn dans le pont de Coming Up, et finale – comme d’habitude – de Foxy Lady, de Jimi Hendrix, au terme d’une excellente Let Me Roll It.  Entre gauchers, on s’honore mutuellement.

Participation immense de la foule pour le retour aux origines avec In Spite of All the Danger (une composition McCartney-Harrison des années 1950) des Quarrymen, la première incarnation de ce qu’allaient être les Beatles, et pour Love Me Do, première chanson enregistrée par le Fab Four en 1962. Les spectateurs ne se sont pas fait prier non plus pour chanter en harmonie avec McCartney et ses musiciens les Drive My Car, Band on the Run – cette clameur à l’amorce du pont de la guitare acoustique – et autres Ob-La-Di, Ob-La-Da.

La rejetée et le retour

Back in the USSR, qui fut inamovible durant des décennies lors des concerts de McCartney, n’est pas interprétée durant cette tournée dont le premier segment a eu lieu à Spokane, le 28 avril 2022, soit un peu plus de deux mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. En revanche, Montréal a eu droit au premier changement de sélection de l’actuelle tournée.

Michelle ne faisait pas partie des chansons retenues cette année, mais à Montréal ou à Québec, elle est aussi incontournable que Mull of Kintyre en Ontario. Nous l’avons donc eu durant la portion feu de camp, mais sans que McCartney ne sacrifie un autre tube. Ce fut un vrai de vrai ajout.

Paul nous a offert un court discours en français avant d’interpréter My Valentine, dédiée à sa blonde Nancy qui était dans la foule, probablement pas loin d’Elvis Costello et Diana Krall, mais surtout, une interprétation vocale immense de Maybe I’m Amazed, liée à sa Linda disparue.

La voix tient le coup

Nous étions des tas de collègues et d’amateurs à anticiper une catastrophe vocale, lundi soir. À 83 ans, tu n’as pas ta voix de tes 50 ou de tes 40 ans, c’est admis. Mais lundi, nous étions nombreux à nous dire que McCartney était peut-être dans un grand soir pour un octogénaire. Pas parfait, loin de là. Le timbre n’est plus aussi rond et souple. Mais, sincèrement, je ne suis pas sûr que ce n’était pas mieux qu’en 2018, quand il avait sept ans de moins. Remarquez que ça n’a aucune importance durant la pétaradante Live and Let Die – avec lance-flammes – et l’abrasive Helter Shelter. Une vraie belle surprise, la tenue vocale, en définitive, mais peut-être aussi une certaine crainte pour ceux et celles qui seront là, mardi soir…

Car on sait qu’ils seront nombreux et de toutes les générations. Comme cette famille, devant moi, avec les parents fin trentaine, début quarantaine, leur adolescente et leur jeune garçon, qui ont vécu une expérience qu’ils n’oublieront pas de sitôt. Il fallait voir les parents faire un tope-là durant Drive My Car, au-dessus de la tête de leur progéniture, et d’observer toute la famille faire la vague durant l’immortelle Hey Jude.

C’est là que l’on réalise – si nous ne le savions déjà – que 45 ans après le départ de John et bientôt 25 après celui de George, Paul leur parle encore, sur scène, de la même manière qu’il s’adresse à la foule. Et quand il demande à des milliers de personnes d’applaudir l’un ou l’autre, c’est comme si l’espace d’un instant, tout le monde était de nouveau réuni: lui, eux et nous.