
Sourires complices, poignées de mains franches, accolades tendres, dédicaces fleuves et bonheur évident : le lancement du livre de Sylvain Cormier, Des oreilles au bout des doigts, 35 ans de journalisme musical, mardi soir, à la librairie Résonance, dépassait de beaucoup l’événement médiatique. C’était, à bien des égards, une consécration de carrière inattendue.
Par Philippe Rezzonico
Inattendue, parce que le principal intéressé n’aurait jamais cru, à aucun moment donné, faire un recueil de ses textes publiés dans Le Devoir. Maintenant que le bouquin est paru, il va à la «rencontre de son public», comme il le dit, avec un plaisir indicible.
Il fallait le voir aligner les généreux remerciements au stylo noir en page de garde, tel un élève appliqué. Il a probablement dédicacé plus de bouquins que Johnny Hallyday n’a eu droit à la Une du Paris-Match durant les années 1960… Johnny, l’idole des jeunes. Sylvain, l’idole des lettrés.
Encore la semaine dernière, lors d’une discussion dans un resto pour la parution de ce livre, il m’expliquait pour la énième fois ce qu’il a répété aux collègues, ami(e)s, lecteurs et lectrices qui remplissaient à ras-bord la petite libraire spécialisée de la rue Beaubien, comme si nous étions à un concert annoncé à la dernière minute de Jean Leloup.
«Je ne me suis jamais considéré comme un journaliste, mais comme un fan qui écrit sur la musique.»
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Transparence totale : Sylvain Cormier est mon collègue depuis ses débuts au Devoir en 1990, mais mon pote depuis notre première poignée de mains dans le sous-sol de l’église Immaculé-Conception, en 1993, lors du Rockabilly Jam concocté par Nathalie Lavergne.
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Fan de musique, il l’était déjà avant Le Devoir, du temps du Continuum, journal étudiant de l’Université de Montréal. Les deux premiers textes du recueil – des entrevues avec Paul Piché et Robert Charleblois publiées en 1989 – le démontrent.
Même dans un compte-rendu questions-réponses ou il est plus ardu de faire valoir sa prose, on peut déjà mesurer le talent de l’apprenti journaliste qui fait remarquer à Charlebois que dans le communiqué annonçant son spectacle au Club Soda, on fait deux fois référence à son légendaire show de 1969, à L’Esquire Show Bar.
«La comparaison est-elle oiseuse, idoine ou tout simplement promotionnelle?» demande-t-il. Sérieux? Qui posait une question structurée ainsi en 1989? Ou aujourd’hui, tant qu’à y être… On comprenait déjà que le gamin irait loin.

Si les lecteurs auront un plaisir fou à lire l’ouvrage pour savourer les anciens points de vue de grands artistes du Québec dans divers espaces temps, et la plume vive et chantante de son auteur, ceux qui font le même boulot que lui vont avoir un troisième niveau de plaisir. Il est fascinant de (re)lire ses entrevues et ses critiques – élogieuses ou vitrioliques – éloignées parfois de plusieurs décennies, possédant cette même cohérence littéraire, ce même souffle de narration. Qui plus est, en ayant parfois rencontré les artistes lors de la même série d’entrevues promotionnelles ou ayant assisté aux mêmes concerts que lui.
Une méthode qui fonctionne
Et il faut parler de la «méthode» Cormier. Ou, peut-être, de l’absence de…
Plutôt que d’avoir un angle attaque précis avant d’amorcer une entrevue, voire, quelques questions incontournables après l’écoute des chansons d’un disque à paraître, Cormier cause avec son interlocuteur. Tout simplement. C’est l’allure de la conversation qui va le mener quelque part, parfois, là où les autres ne vont pas. Bien mieux, là où ils ne pensent même pas aller.
Ça mène très souvent à un résultat original, et toujours, finement ciselé. Ça, c’est l’autre partie de la méthode, qui, cette fois, est concrète et planifiée. Sylvain réécoute toutes ses entrevues d’un bout à l’autre et en fait des verbatims. Et ce n’est qu’à ce moment que commencent à prendre forme ses entrevues. Ça lui prend un temps fou, mais le résultat en vaut largement la peine.
En le regardant signer ses dédicaces – il a fait ça durant près de quatre heures –, l’évidence frappe de plein fouet. Sa manière de discuter avec les artistes est finalement la même qu’avec ses lecteurs : attentif à la puissance 10 de ce qu’ils ou qu’elles lui racontent. Pas question de rater un seul moment chéri de ce partage.

L’impensable exercice de sélection
Le journaliste a produit environ 5000 textes en 35 ans dans le quotidien d’Henri-Bourrassa, environ la moitié d’entre eux avec des artistes d’ici. Aidé de son amie de toujours, Louise Dugas (journaliste, écrivaine, rédactrice en chef), ils ont réduit ce florigène à quelque 250 papiers avant de faire le tri final.
Mais, au fait, quand on a plus d’une dizaine d’entrevue avec certains des grands de notre culture musicale, comment tranche-t-on? On choisit l’entrevue qui nous a donné le plus plaisir à réaliser ou la meilleure couchée sur papier?
«Ça, c’est la question!», me répond Sylvain, péremptoire, en me pointant du doigt lors de notre entrevue.
«Je ne me suis pratiquement jamais demandé pour qui j’écrivais. J’écrivais. C’est tout. Je n’ai pas eu de regard sur mon lectorat. Dans l’absolu, si on faisait une statistique, je ne me suis pas vu être lu. Je me suis vu être cité, à la radio par exemple, mais ce n’est pas la même chose. Je n’ai jamais su quelle était l’intention du texte. Ce qui se passe est une rencontre et une conversation qui n’a pas de préméditation.»
On note toutefois que parmi les entrevues avec les plus anciens du métier, environ les deux tiers d’entre elles proviennent d’avant 1995.
«On a pris les meilleures entrevues, souligne Louise Dugas. Souvent, oui, il s’agissait des premières rencontres. C’était à ce moment que Sylvain avait le plus de candeur et ça menait à de magnifiques textes».
Le journaliste pas journaliste dans son esprit en aura pondu, des petits bijoux. Il a même remporté un prix de journalisme – le Judith-Jasmin, dans la catégorie Entrevue ou portrait – pour son texte avec Richard Desjardins (2012), qui a évidemment été retenu pour l’ouvrage.
Que dire de ses rencontres avec Michel Louvain, Gilles Vignault, Clémence Desrochers et Patrick Norman, mais aussi avec les gens de sa génération (Luc DeLarochellère, Daniel Bélanger) et de celle, encore plus jeune (Ariane Moffatt, Catherine Major, Vincent Vallières)? Délectable. Le fan ne s’empêche pas de l’être avec sa préférée de tous les univers musicaux, Renée Martel, et il a tissé des liens particuliers avec d’autres artistes chères à son cœur, comme Catherine Durand et Ingrid St-Pierre.
La valeur ajoutée de la mise en contexte
Les nombreux encadrés qui précèdent les papiers d’origine mettent parfaitement en lumière le contexte d’antan. Cela s’avère particulièrement intéressant pour la section Au bûcher! Il y en a qui en prennent pour leur grade.
Décision éditoriale oblige, tout le monde n’est recensé qu’une fois. Une exception : les Colocs, que l’on retrouve pour une entrevue de fond dans leur appartement légendaire, coin Saint-Laurent et Sherbrooke, ainsi que pour le compte-rendu de la déchirante soirée référendaire de 1995. Au fil d’arrivée, il manque très peu d’artistes qui auraient pu être là, et ce, peu importe la génération.
Ce recueil, en définitive, est à la fois une anthologie des acteurs et de l’histoire de la musique québécoise sur une période de 35 ans, ainsi que le manuscrit plus pertinent que jamais de celui qui a raconté leurs histoires avec le plus de verve. Simplifions. Sylvain, c’est le meilleur, mais il est le seul à ne pas en être convaincu.
Après ça, on ne se contentera pas d’un seul volume pour les artistes internationaux. Ça nous prend un deuxième recueil avec les textes portant sur les artistes de l’Europe francophone (Aznavour, Bécaud, Bashung, Reggiani) et un troisième avec les anglo-saxons (Beatles, Dylan, Stones, Springsteen).
Rien de moins.