Osheaga, jour 2 : tous au bar avec Shaboozey

Shaboozey au festival Osheaga/Tim Snow/Courtoisie evenko

Tout amateur de musique depuis l’après-guerre a, un jour ou l’autre à l’adolescence, écouté en boucle sa chanson favorite du moment. Sur un mini tourne-disques à 45 tours, une chaîne stéréo, un walkman, en format numérique sur son IPod, sur YouTube, etc.

Par Philippe Rezzonico

En 1977, pour Jean et moi, c’était Little Darling, version Elvis, parue sur l’album Moody Blue, dans son sous-sol. Dès que la chanson se terminait, on déplaçait l’aiguille du 33 tours pour la remettre au début de la chanson, la troisième de l’album.

Je ne pensais pas vivre la même chose en spectacle.

C’est pourtant ce qui est arrivé, samedi, au festival Osheaga, samedi, au terme de la prestation de Shaboozey.

Durant près d’une heure, l’Américain originaire de la Virginie nous a démontré qu’il était bien plus que son plus grand succès.

Durant les interprétations de Last of My Kind, Anabelle, Drink Don’t Need To Mix – nous sommes bien d’accord – Horses & Hellcats et Highway, on a pu mesurer l’assurance de la voix, l’authenticité de la démarche et la qualité de l’œuvre sur fond d’images de paysages désertiques, de couchers de soleil, de chevaux galopants et de décors pouvant ressembler à ceux dans À l’ombre des Derricks, de Lucky Luke. Personnellement, je vois tellement Collins Obinna Chibueze, de son vrai nom, dans le rôle de pompiste d’une station-service dans un coin perdu le long de la route 66…

Tim Snow/Courtoisie evenko

Après une interprétation passionnée de Amen, Shaboozey, sourire éclatant, a noté deux fois plutôt qu’une que la prochaine chanson avait été numéro 1 pour l’éternité au Billboard et il a amorcé A Bar song (Tipsy) devant des milliers de festivaliers qui ont dégainé leur téléphone intelligent plus vite que leur ombre.

Pendant plusieurs minutes, le temps s’est arrêté. Sur scène et n’importe où au parterre du parc Jean-Drapeau, c’était la communion la plus totale, la félicité la plus communicative, la frénésie la plus partagée.

Shaboozey a terminé la chanson près de la barrière de sécurité. Il a alors lancé : «On recommence!». Et son groupe et la foule ont repris le refrain à tue-tête. Cette fois. Il est monté debout en équilibre précaire sur la barricade. Et quand ce fut terminé, il a encore dit qu’il recommençait avant de courir derrière la scène de la rivière et de réapparaître sur les planches. Et rebelote. Et encore une fois près de la barrière, cette fois, avec un jeune garçon extirpé des premières rangées dans la foule compacte. Et, une fois de plus, le refrain fédérateur, s’est fait entendre.

Tim Snow/Courtoisie evenko

En définitive, on a entendu A Bar Song (Tipsy) au moins quatre fois.

Et Shaboozey, presque à l’abandon, ne voulait pas que ça se termine. Et des milliers de festivaliers vivaient un bonheur indescriptible. Et moi, j’avais 15 ans et j’étais de retour dans le sous-sol de mon ami Jean sur la rue Germain à Fabreville.

Whitney : Découverte pour ma part que ce groupe formé pourtant il y a une dizaine d’années avec le batteur Julien Ehrilch en qualité de chanteur. Des chansons qui s’incrustent avec aisance en raison de l’instrumentation souvent feutrée rehaussée d’une trompette. Idéal en fin d’après-midi quand le soleil commence à baiser sur la scène de la vallée.

Photo Benoit Rousseau/Courtoisie evenko

Future Islands : Quand tu offres le dernier concert de ta tournée, tu donnes tout. C’est bien connu. C’est exactement ce qu’on fait les gars de Future Islands, le chanteur Samuel T. Herring en tête sur la scène de la forêt.

The Tower était groovy à souhait, avec la batterie galopante qui servait de structure pour les claviers aériens. La mélodie de A Dream of You and Me était aussi jolie que la dénonciation de la société de consommation l’était avec la mordante Plastic Beach. Les boys ont bien mérité leurs vacances.

Photo Benoit Rousseau/Courtoisie evenko

Gracie Abrams : Ça faisait dix minutes que Gracie Abrams s’était pointée sur scène dans sa splendide robe blanche, et après trois chansons, il m’a fallu me rendre à l’évidence : toutes les femmes – des adolescentes de 14 ans aux femmes âgées dans la quarantaine -, toutes, sans exception, semblaient connaître par cœur toutes les paroles de toutes les chansons. Une véritable chorale humaine. On parle alors d’une artiste intergénérationnelle.

Et les spectatrices chantaient les paroles avec passion et ferveur, en parfait synchronisme avec l’autrice-compositrice interprète qui a souligné deux ou trois fois comment le moment était magique pour elle, même si elle gardait un excellent souvenir de son passage au festival en 2022.

Blowing Smoke, I Love You, I’m Sorry, Where Do We Go Now?, Let It Happen et I Miss You, I’m Sorry semblaient toutes avoir le même phénomène d’attraction sur cette foule majoritairement féminine qui s’est ruée vers l’avant quand l’Américaine s’est amenée sur les planches.

Et Abrams, qui alterne entre la guitare et le piano, a quand même joué de chance, les premières gouttes de pluie annonçant un court orange sont tombées quand elle était en train d’interpréter l’une de ses dernières chansons de la soirée. Le public aura perdu l’occasion d’entendre quelques titres, mais le pacte de fidélité avec l’artiste est scellé pour longtemps.